L’oligarque haïtien Frédéric Marzouka détenu aux États-Unis : fraude présumée et relations avec les cercles d’Aristide et de Préval refont surface
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Pendant des décennies, certains oligarques haïtiens ont agi comme si leur argent, leurs relations politiques et leur proximité avec le pouvoir leur permettaient de tout faire. Le parcours de Frédéric Salers Marzouka illustre ce système où les affaires, la politique et les accusations criminelles se croisent souvent dans l’ombre.
Près de trente ans après le scandale de la Loterie nationale dominicaine et vingt ans après son arrestation au Brésil, l’homme d’affaires haïtien se retrouve devant la justice fédérale américaine.
Le 11 août 2026, Frédéric Salers Marzouka a déposé une requête en habeas corpus devant le tribunal fédéral du Middle District of Georgia.

L’affaire, intitulée Salers Marzouka v. Streeval et al., porte le numéro 4:26-cv-01098. Elle est confiée au juge Clay D. Land et transmise à la magistrate Amelia G. Helmick.
Le dossier classe officiellement Marzouka comme « Alien Detainee », soit un étranger détenu dans le cadre d’une procédure d’immigration. Sa requête repose sur l’article 2241 du titre 28 du Code des États-Unis. Cette disposition permet à une personne détenue de demander à un tribunal fédéral d’examiner la légalité de sa détention.
La requête vise Todd Blanche, Markwayne Mullin, Jason Streeval, Kristen Sullivan et David Venturella. Elle cherche à contester la légalité ou les conditions de sa détention migratoire.
Marzouka a déjà organisé sa défense. Karen Weinstock agit comme avocate locale. Yanal Harbi Yousef a obtenu une autorisation spéciale du tribunal pour intervenir dans l’affaire.
Le 12 août 2026, la magistrate Amelia G. Helmick a accordé 21 jours aux autorités concernées pour répondre à la requête. Marzouka pourra ensuite déposer une réplique dans les 14 jours suivant cette réponse.
Cette ordonnance reste procédurale. Le tribunal ne s’est pas encore prononcé sur le fond de la requête, sur une éventuelle libération ni sur une expulsion vers Haïti.
Les documents publics ne précisent pas encore la date ni les circonstances de son placement sous la garde des autorités américaines. Ils ne permettent donc pas d’affirmer qu’il s’agit d’une arrestation récente par l’ICE.
Une fraude présumée de plus de 90 millions de pesos
Le nom de Frédéric Marzouka avait déjà attiré l’attention en République dominicaine en 1997.
Selon des informations persistantes, il figurait parmi les principaux accusés dans une vaste affaire de fraude à la Loterie nationale dominicaine.
Le réseau aurait utilisé un mécanisme électronique pour manipuler les équipements servant aux tirages et contrôler la sortie des numéros gagnants. Le montant global de la fraude présumée dépassait 90 millions de pesos dominicains.
Le tirage du 23 février 1997 aurait causé, à lui seul, une perte de 6,5 millions de pesos à l’État dominicain après l’attribution de deux gros lots.
Marzouka s’était présenté aux autorités avant d’être placé en détention. Après avoir signalé des problèmes d’estomac, il avait été transféré à la Clínica Abreu, à Saint-Domingue.
Dans la nuit du 13 août 1997, il s’était évadé de la clinique avec le policier chargé de sa surveillance, selon El Caribe. Le fonctionnaire avait ensuite été poursuivi pour son implication présumée dans cette fuite.
Cet oligarque accusé dans une fraude de plusieurs millions avait ainsi obtenu un transfert médical avant de disparaître avec celui qui devait assurer sa surveillance.
Près de neuf ans après son évasion, Frédéric Salers Marzouka avait été arrêté par Interpol le 17 février 2006 à Rio de Janeiro, au Brésil.
Les États-Unis réclamaient son extradition pour des accusations de trafic de stupéfiants et de blanchiment d’argent.
Marzouka avait nié les faits. Ses avocats soutenaient que les opérations financières considérées comme suspectes correspondaient à des transferts entre ses comptes personnels en Haïti et à Miami.
En novembre 2006, la Cour suprême fédérale du Brésil avait autorisé son extradition vers les États-Unis. Elle avait exigé que toute éventuelle peine d’emprisonnement à perpétuité soit ramenée à un maximum de trente ans.
Marzouka avait ensuite multiplié les recours en habeas corpus pour empêcher son transfert. Il était resté détenu au Brésil pendant plusieurs années.
Le dossier Marzouka ne se limite pas aux accusations financières et judiciaires. Il comporte également une dimension politique.
En 1997, à la suite de plusieurs témoignages de personnes qui le connaissaient, il était présenté comme un homme d’affaires disposant de nombreuses relations au sein du gouvernement haïtien.
Son nom a ensuite été associé, dans plusieurs publications de l’époque, à des proches des anciens présidents Jean-Bertrand Aristide et René Préval. Certaines sources ont affirmé qu’il aurait financièrement soutenu leurs campagnes présidentielles.
La question de ses relations politiques en Haïti a attiré l’attention de la justice brésilienne. Un résumé officiel de la Cour suprême fédérale indique que sa défense avait demandé des informations sur ses relations présumées avec la présidence haïtienne de l’époque.
Cette référence confirme que la question de ses relations politiques faisait partie des interrogations entourant son dossier.
Ces informations ne peuvent pas être ignorées. Elles apparaissent dans des publications de différentes époques et jusque dans le cadre de sa bataille judiciaire au Brésil. Aujourd’hui, il est très courant que les oligarques financent les partis politiques ou les acteurs politiques pour obtenir des franchises et rester intouchables face à la justice haïtienne.
La faiblesse des institutions nourrit chez certains hommes d’affaires le sentiment qu’ils se trouvent au-dessus des lois. Ils finissent par croire que les méthodes utilisées en Haïti fonctionneront partout.
Le parcours de Frédéric Marzouka montre pourtant que les frontières ne font pas disparaître les dossiers.
Une évasion peut retarder une procédure. L’argent peut financer plusieurs avocats. Les recours peuvent prolonger une bataille judiciaire. Les relations politiques peuvent ouvrir des portes. Mais rien de cela ne garantit l’effacement définitif des accusations.
Frédéric Marzouka ne fait pas face à une nouvelle poursuite pénale dans l’affaire déposée en Géorgie. Il conteste actuellement une détention liée à l’immigration américaine.
Les documents disponibles n’affirment pas qu’une expulsion vers Haïti a été ordonnée et ne précisent pas non plus ce que le gouvernement américain compte faire après l’examen de sa situation migratoire.
Son retour devant un tribunal fédéral remet néanmoins en lumière un parcours marqué par une fraude en République dominicaine, une évasion, une arrestation internationale, des accusations de trafic de drogue et de blanchiment d’argent, ainsi que des relations politiques présumées en Haïti.
Le dossier Marzouka dépasse désormais le parcours d’un seul homme. Il expose un système dans lequel certains oligarques utilisent leur fortune et leur accès au pouvoir pour étendre leur influence et tenter d’échapper aux conséquences de leurs actes.
En Haïti, ce système prospère grâce à la faiblesse de la justice, au manque de transparence et à l’impunité. Mais ailleurs, les relations politiques ne suffisent pas toujours à faire fermer les dossiers.
Frédéric Marzouka se retrouve aujourd’hui devant la justice américaine. Son cas rappelle aux oligarques haïtiens une réalité simple : ce qui reste impuni en Haïti ne le restera pas nécessairement à l’étranger.
Djovany Michel est journaliste d’investigation, PDG et rédacteur en chef de Satellite509, média indépendant et sans subvention, spécialisé dans la dénonciation de la corruption et de la mauvaise gouvernance. Il est l’actuel secrétaire général du Réseau Haïtien des Journalistes Anti-Corruption (RHAJAC).
Spécialités : gouvernance, corruption, géopolitique
Basé entre Haïti et la République dominicaine.
