Trafic d’armes et de munitions : 908 001 articles détournés des stocks policiers dominicains auraient alimenté les gangs armés en Haïti, selon l’ONU
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Le Groupe d’experts des Nations unies sur Haïti a identifié, en 2026, des munitions liées aux stocks de la Police nationale dominicaine et de l’armée dominicaine dans les arsenaux de groupes armés haïtiens, notamment celui de 400 Mawozo. Le rapport rappelle qu’un inventaire réalisé en 2024 avait révélé le détournement de 908 001 articles des stocks policiers dominicains. Il ne permet toutefois pas d’établir combien de ces articles ont effectivement été acheminés en Haïti. Ces constatations relancent les interrogations sur le contrôle des stocks d’armes et l’efficacité de la coopération régionale contre les réseaux de trafic.
La capacité des gangs haïtiens à renouveler leurs stocks de munitions demeure l’un des principaux obstacles aux efforts de sécurisation du territoire. Dans son rapport final S/2026/714, publié le 8 septembre 2026, le Groupe d’experts des Nations unies décrit plusieurs circuits d’approvisionnement qui alimentent les groupes armés, malgré les mesures prises par Haïti, la République dominicaine et les États-Unis pour lutter contre le trafic illicite.

Les conclusions des enquêteurs, qui couvrent la période d’octobre 2025 à juillet 2026, mettent notamment en évidence la présence, dans des saisies effectuées en Haïti, de munitions présentant des caractéristiques correspondant à des stocks nationaux dominicains. Elles soulèvent également des questions sur les mécanismes de contrôle et les éventuelles complicités ayant facilité leur détournement.
Selon le rapport, les experts ont constaté en 2026 que des munitions correspondant à celles précédemment signalées comme détournées des stocks de la Police nationale dominicaine étaient utilisées par le gang 400 Mawozo ainsi que par plusieurs groupes armés opérant à Bel-Air, à Port-au-Prince.
En 2024, une enquête menée à la suite de la saisie de 5 000 cartouches de calibre 5,56 × 45 mm à Mirebalais, dans le département du Centre, avait conduit les autorités dominicaines à procéder à un inventaire de leurs stocks. Cette opération avait révélé la disparition de 908 001 articles, principalement des munitions, dont plus de 489 000 cartouches de 9 mm, 230 000 cartouches de 5,56 × 45 mm, 26 000 cartouches de 7,62 × 39 mm et 93 000 cartouches de calibre 12.
Le Groupe d’experts précise qu’il reste difficile d’évaluer avec exactitude la quantité de ce matériel ayant franchi la frontière. Des sources spécialisées dominicaines citées dans le rapport estiment néanmoins qu’une part importante pourrait avoir été transférée vers Haïti, notamment parce que certains calibres concernés sont largement utilisés par les groupes armés haïtiens.
L’origine de certaines munitions a également pu être établie grâce à leurs marquages. En février 2026, les experts ont identifié des cartouches portant la mention « ERD », correspondant à l’Armée de la République dominicaine. Les autorités colombiennes ont confirmé que ces munitions avaient été fabriquées par Industria Militar de Colombia dans le cadre de contrats conclus en 2022 avec les autorités dominicaines.
Un autre cas concerne un sous-lieutenant de l’armée dominicaine et un ressortissant haïtien arrêtés en décembre 2025 dans la province de San Juan de la Maguana alors qu’ils transportaient 1 516 cartouches à moto. Les autorités dominicaines ont confirmé cette arrestation aux experts de l’ONU. Selon le rapport, la procédure judiciaire est toujours en cours.
Les enquêteurs ont par ailleurs identifié des munitions de calibre .50 fabriquées en République dominicaine dans les années 1950 parmi celles récupérées auprès de 400 Mawozo, dirigé par Wilson Joseph, alias « Lanmò San Jou ». Sur 32 cartouches analysées en 2026, au moins 15 avaient été produites dans ce pays. Les experts n’ont cependant pas pu reconstituer leur parcours complet, certaines munitions anciennes ayant également été importées sur le marché civil américain.
Le 8 octobre 2026, le ministère dominicain de la Défense a réagi publiquement aux informations diffusées à la suite du rapport. Il a affirmé avoir répondu aux demandes du Groupe d’experts par l’intermédiaire du ministère des Affaires étrangères et lui avoir transmis des informations sur l’acquisition, la distribution et le contrôle des munitions, ainsi que sur les investigations engagées en cas d’irrégularités. L’institution a réaffirmé son engagement en faveur de la transparence, du respect de la loi et de la coopération internationale. Cette réaction officielle ne permet toutefois pas, à elle seule, de déterminer l’étendue des détournements ni d’identifier toutes les personnes impliquées.
Le trafic en provenance de la République dominicaine ne constitue qu’une partie du problème. Le rapport décrit un système d’approvisionnement diversifié, combinant des réseaux transnationaux, des détournements de stocks institutionnels et des transferts d’armes entre groupes armés.
Dans l’Artibonite, les gangs Gran Grif et Kokorat San Ras ont régulièrement affiché de nouveaux équipements. Les experts évoquent des approvisionnements provenant de réseaux opérant à l’étranger, notamment depuis la République dominicaine, mais aussi des cargaisons en provenance des États-Unis transitant par le port de Saint-Marc. En octobre 2025, Kokorat San Ras avait notamment diffusé une vidéo montrant sept fusils de type M4 et six chargeurs de calibre 5,56 × 45 mm. Le type de matériel et son emballage ont conduit les enquêteurs à envisager un acheminement depuis les États-Unis sous la désignation de marchandises d’occasion.
Les échanges entre gangs contribuent également à entretenir leurs capacités opérationnelles. À la fin de février 2026, le groupe de Canaan, dirigé par Jeff Larose, aurait fourni des armes et des munitions à Gran Grif. Selon les experts, ces approvisionnements ont contribué à la vague d’attaques particulièrement violentes survenue dans l’Artibonite en mars.
Un autre élément préoccupant concerne les détournements au sein même des institutions haïtiennes. Le Groupe d’experts indique que des armes appartenant à des policiers tués lors d’affrontements ont été récupérées par des groupes armés. Il rapporte également des soupçons de vente de munitions et d’armes saisies par certains agents de l’Unité départementale de maintien de l’ordre à des individus armés et à des gangs.
Le rapport apporte un autre éclairage sur l’ampleur du phénomène : lors de saisies effectuées en 2026 auprès des gangs Jamesley et Krache Dife, 336 cartouches de calibre 7,62 × 51 mm ont été documentées. Selon les experts, 70 % de ces munitions provenaient des stocks de la Police nationale d’Haïti. Cette constatation souligne que les fuites d’arsenaux ne concernent pas uniquement les institutions dominicaines et que la sécurisation des stocks nationaux constitue également un enjeu majeur pour les autorités haïtiennes.
Au-delà des saisies et des arrestations, ces révélations interrogent l’efficacité des mécanismes de contrôle des armes et des munitions dans la région. La traçabilité des cargaisons, la surveillance des stocks militaires et policiers, le contrôle des circuits commerciaux et les poursuites contre les trafiquants sont autant de leviers nécessaires pour réduire les capacités d’approvisionnement des groupes armés.
Le constat des experts est sans équivoque : malgré les efforts entrepris par les autorités haïtiennes, dominicaines et américaines, les réseaux transnationaux continuent de fonctionner et de fournir aux gangs les ressources nécessaires à leurs opérations. Tant que ces circuits ne seront pas durablement démantelés et que les détournements internes ne seront pas endigués, les opérations de sécurité risquent de se heurter à une difficulté persistante : empêcher les groupes armés de reconstituer leurs arsenaux après chaque saisie ou affrontement.
Djovany Michel est journaliste d’investigation, PDG et rédacteur en chef de Satellite509, média indépendant et sans subvention, spécialisé dans la dénonciation de la corruption et de la mauvaise gouvernance. Il est l’actuel secrétaire général du Réseau Haïtien des Journalistes Anti-Corruption (RHAJAC).
Spécialités : gouvernance, corruption, géopolitique
Basé entre Haïti et la République dominicaine.
