Haïti / Colombie: Pourquoi maintenant ? Les dessous de l’accréditation de l’ambassadrice colombienne en Haïti
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Le jeudi 4 décembre 2025, le peuple haïtien a assisté, avec une stupéfaction sans précédent, à la présentation des lettres de créance de l’ambassadrice de Colombie en Haïti, Mme Vilma Rocío Uribe Velásquez. Cette accréditation soulève de lourdes interrogations, tant le parcours de cette diplomate apparaît atypique, controversé et étroitement lié aux milieux commerciaux haïtiens.
Mme Velásquez n’est pas issue du sérail diplomatique classique. Après avoir évolué pendant près de vingt ans dans les circuits du commerce en Haïti, elle ne justifie que deux années d’expérience diplomatique. Une ascension fulgurante qui interroge, dans un pays où la diplomatie colombienne revendique officiellement le recours à des diplomates de carrière.
Dès lors, une question centrale s’impose : pourquoi maintenant ?
Pourquoi Laurent Saint-Cyr et le Conseil présidentiel de transition (CPT) ont-ils choisi ce moment précis pour accepter et valider une telle accréditation ?
Un contexte diplomatique lourd depuis le 7 juillet 2021
Il n’est pas inutile de rappeler que depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021, plusieurs États et non des moindres ont refusé d’envoyer des ambassadeurs en Haïti, estimant que les autorités qui ont succédé au chef de l’État souffrent d’un grave déficit de légitimité et de crédibilité.
Ces pays se sont contentés d’y maintenir des chargés d’affaires, à l’image des États-Unis.
Le président dominicain Luis Abinader l’a lui-même reconnu à plusieurs reprises : selon lui, il n’existe aucun interlocuteur légitime en Haïti, les dirigeants actuels ne représentant pas le peuple haïtien. De l’ancien Premier ministre Ariel Henry aux membres actuels du CPT, tous ont, directement ou indirectement, bénéficié du vide politique créé par l’assassinat de Jovenel Moïse, ou ont agi en conséquence de ce crime majeur.
Un projet de confiscation du pouvoir après le 7 février 2026
Selon des sources concordantes, le CPT nourrirait l’ambition de se maintenir au pouvoir au-delà du 7 février 2026, date constitutionnelle de la fin de son mandat.
Dans une logique assimilable à celle d’une organisation mafieuse, les neuf membres du Conseil anticiperaient déjà un scénario de repli : si les neuf ne peuvent rester, seuls trois d’entre eux continueraient à exercer le pouvoir, tandis que les autres se recycleraient dans des ministères stratégiques ou des directions générales, comme cela s’est toujours fait, au détriment des intérêts du peuple haïtien.
Pour mener à bien cette manœuvre, le CPT miserait sur le soutien tacite ou le silence complice de la communauté internationale, notamment des États-Unis, de la France et du Canada, ces partenaires souvent perçus comme les faux amis historiques d’Haïti.
Toute mobilisation populaire étant rendue impossible par l’emprise des gangs armés, alliés objectifs de ce système de prédation.
Quel rôle joue la Colombie ? Et qui est vraiment Vilma Velásquez ?
La question devient alors incontournable : que vient chercher la Colombie dans cette configuration politique explosive ?
Et surtout, pourquoi ce nom précis : Vilma Rocío Uribe Velásquez ?
Installée en Haïti depuis près de deux décennies, Mme Velásquez s’est longtemps présentée comme commerçante, approvisionnant supermarchés et entreprises locales. Son entrée dans la diplomatie ne remonte qu’à 2023, soit deux ans après l’assassinat de Jovenel Moïse.
Dans ces conditions, tout porte à croire qu’elle n’est pas en mission diplomatique classique, mais plutôt investie d’une mission politique et économique spécifique, son accréditation s’apparentant davantage à une récompense qu’à une nomination fondée sur le mérite diplomatique.
Vectus Global, Erik Prince et un contrat opaque de 60 millions USD
Selon la même source, Mme Velásquez serait chargée de négocier en coulisses avec les puissances influentes (notamment les États-Unis, le Canada et la France) afin de réhabiliter politiquement le CPT, aujourd’hui marginalisé. Cette opération viserait aussi à défendre les intérêts de la société de sécurité américaine Vectus Global, dirigée par Erik Prince, fondateur de Blackwater.
Cette firme aurait obtenu, en dehors de toute transparence et en violation des normes haïtiennes, un contrat sécuritaire pour lequel l’État haïtien accuserait déjà un retard de paiement estimé à 60 millions de dollars américains.
Une telle mission ne pouvait être menée sans une accréditation officielle. D’où la présentation expéditive des lettres de créance.
Toujours selon nos informations, cette opération se serait accompagnée d’une transaction financière estimée à 1,3 million de dollars américains, répartie entre des membres du CPT et l’ambassadrice colombienne. Ces fonds proviendraient des enveloppes débloquées sans contrôle sous prétexte « d’apaiser la misère » de la population pendant les fêtes de fin d’année.
Un scénario tristement familier. Vive la corruption.
Assassinat de Jovenel Moïse : justice ou marchandage politique ?
De nombreuses questions demeurent sans réponse :
Où en sont réellement les relations diplomatiques entre Haïti et la Colombie depuis le 7 juillet 2021 ?
Un accord a-t-il été conclu entre Gustavo Petro et Laurent Saint-Cyr sur le sort des mercenaires colombiens impliqués dans l’assassinat ?
Pourquoi aucun débat public n’a-t-il été organisé, alors que les plaies de ce crime restent béantes ?
Le président Petro a pourtant affirmé à plusieurs reprises que les Colombiens détenus en Haïti devaient être jugés sans interférence politique. Lors de ses récentes visites, officiellement destinées à raviver les relations historiques entre les deux pays et à remercier Haïti pour son soutien à l’indépendance colombienne, nombre d’observateurs haïtiens y ont vu une tentative de transaction politique indigne autour du dossier Jovenel Moïse.
Qui pilote réellement la diplomatie colombienne ?
La question finale est sans détour :
Qui dirige réellement la diplomatie colombienne en Haïti ?
Le président Petro ?
Mme Velásquez ?
Ou une mafia haïtiano-colombienne prête à sacrifier la justice, la dignité nationale et les droits humains ?
Sommes-nous face à l’assaut final visant à faire disparaître définitivement le dossier Jovenel Moïse, ce cadavre politique qui pèse encore lourdement sur de nombreuses consciences en Haïti et à l’étranger ?
S’agit-il d’une manœuvre désespérée pour protéger les auteurs intellectuels de cet assassinat, aujourd’hui dissimulés derrière des privilèges politiques et diplomatiques en Haïti, aux États-Unis, en Colombie, en République dominicaine et ailleurs ?
Autant de questions qui exigent des réponses claires, publiques et vérifiables.
Le peuple haïtien, déjà meurtri, ne peut accepter que la vérité soit une fois de plus sacrifiée sur l’autel des intérêts géopolitiques et de la corruption transnationale.
Djovany Michel, journaliste anti-corruption
Djovany Michel est journaliste d’investigation, PDG et rédacteur en chef de Satellite509, média indépendant et sans subvention, spécialisé dans la dénonciation de la corruption et de la mauvaise gouvernance. Il est l’actuel secrétaire général du Réseau Haïtien des Journalistes Anti-Corruption (RHAJAC).
Spécialités : gouvernance, corruption, géopolitique
Basé entre Haïti et la République dominicaine.
