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Haïti : derrière le retrait kényan, l’échec d’une stratégie internationale face aux gangs

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Le retrait progressif des troupes kényanes engagées dans la Mission multinationale en soutien à la sécurité (MMSS) en Haïti intervient dans un contexte particulièrement alarmant. Déployés depuis le 25 juin 2024, ces policiers avaient pour mission d’appuyer les forces haïtiennes dans la lutte contre les gangs armés. Près de deux ans après leur arrivée, une partie du contingent a déjà commencé à quitter le territoire, ouvrant une phase dite de transition vers une nouvelle force internationale attendue en avril 2026.

Des soldats kényans hissent leur drapeau.

Selon les informations disponibles, 215 policiers kényans du deuxième contingent ont déjà regagné Nairobi, tandis que des unités venues des Bahamas et de la Jamaïque ont également quitté Haïti. Toutefois, certains éléments devraient rester temporairement afin d’assurer une transition vers la future Force de suppression des gangs (FSG), annoncée à environ 5 500 hommes. Depuis leur déploiement, au moins trois policiers kényans ont perdu la vie : l’un tué en février 2025 lors d’affrontements avec des gangs, un autre en mars 2025 dans une embuscade, et un troisième en septembre 2025 à la suite d’un accident de véhicule blindé.

Mais au-delà de ces mouvements militaires, la réalité sur le terrain reste dramatique. Plus de 5 600 personnes ont été tuées en 2024 dans des violences liées aux gangs, et plus de 4 000 autres ont péri après l’arrivée des forces kényanes. Dans le même temps, les groupes armés continuent de renforcer leur emprise, contrôlant aujourd’hui une grande partie (90%) de la capitale, notamment Port-au-Prince.

Photo des déplacés prise au Camp de la République de Colombie, le 21 décembre 2025, montrant l’arrivée des pompiers.

La crise humanitaire atteint également des proportions inquiétantes. Plus de 1,3 million de personnes sont actuellement déplacées à l’intérieur du pays, dont environ 680 000 enfants, selon les estimations des agences des Nations unies. Ces familles vivent dans des conditions extrêmement précaires, souvent sans accès suffisant à la nourriture, à l’eau potable ou aux soins de santé. Par ailleurs, près de 5 millions d’Haïtiens sont confrontés à une insécurité alimentaire aiguë, dont une partie importante se trouve en situation de faim sévère.

Une photo largement diffusée sur les réseaux sociaux montre plusieurs enfants aux côtés du chef de gang Jimmy Chérizier, alias “Barbecue”.

Les enfants paient un tribut particulièrement lourd dans cette crise. Jusqu’à 50 % des membres des gangs seraient des mineurs, recrutés de force ou poussés par la misère. Parallèlement, les violences sexuelles ont connu une explosion dramatique : les cas de viols, notamment contre les femmes et les jeunes filles dans les camps de déplacés, ont été multipliés par dix selon des rapports des Nations unies, illustrant l’effondrement des mécanismes de protection sociale.

Dans ce contexte, l’annonce d’une nouvelle force internationale soutenue par les États-Unis et autorisée par les Nations unies suscite autant d’espoirs que de doutes. Si cette force promet des effectifs plus importants, elle ne sera pas une mission classique de maintien de la paix, et son efficacité reste incertaine, notamment en raison des défis liés au financement et à la coordination.

En définitive, le départ progressif des troupes kényanes met en lumière les limites d’une intervention internationale qui, jusqu’ici, n’a pas permis d’inverser la tendance. Pendant que les forces étrangères entrent et sortent du pays, la violence s’intensifie, les populations fuient et les institutions peinent à répondre. Plus qu’une transition, c’est un sentiment de vide sécuritaire qui s’installe, laissant la population haïtienne face à un avenir de plus en plus incertain.

Léandro S Léonard

Djovany Michel est journaliste d’investigation, PDG et rédacteur en chef de Satellite509, média indépendant et sans subvention, spécialisé dans la dénonciation de la corruption et de la mauvaise gouvernance. Il est l’actuel secrétaire général du Réseau Haïtien des Journalistes Anti-Corruption (RHAJAC).

Spécialités : gouvernance, corruption, géopolitique

Basé entre Haïti et la République dominicaine.

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