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ONA Station-Service (OSS) : un projet taillé sur mesure pour enrichir Olivier Barreau

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Le projet de création d’un réseau national de stations-service par l’Office national d’assurance-vieillesse (ONA) continue de susciter de vives inquiétudes. Alors que l’institution publique envisage d’investir dans le commerce pétrolier à travers un projet baptisé ONA station-service (OSS), le Collectif des assurés et pensionnés de l’ONA (COAP-ONA) a officiellement saisi plusieurs autorités nationales et internationales pour dénoncer ce qu’il considère comme une décision illégale et dangereuse pour les cotisations des travailleurs haïtiens.

Selon des documents internes et des informations communiquées par le collectif, ce projet viserait la création d’un réseau de stations-service appartenant à l’ONA, dont une première implantation pilote serait envisagée dans la zone industrielle de la SONAPI, à Cité Soleil, avant une expansion progressive dans les dix départements du pays. Le programme prévoirait également l’intégration de services complémentaires tels qu’un mini-marché, une pharmacie, un espace de restauration rapide et la vente de lubrifiants, dans l’objectif de transformer ces stations en pôles de services multifonctionnels.

Une plainte officielle adressée aux plus hautes autorités

Dans une correspondance datée du vendredi 13 mars 2026, adressée au Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, le collectif des pensionnés alerte sur l’illégalité de la décision prise par le directeur général de l’ONA, Ronald Bazile, de lancer l’institution dans le commerce pétrolier.

La lettre, enregistrée à la Primature le 13 mars 2026, affirme que cette orientation est en contradiction avec la mission fondamentale de l’ONA et pourrait constituer une utilisation inappropriée des ressources provenant des cotisations sociales des travailleurs haïtiens.

Le collectif rappelle que l’institution, créée par la loi du 28 août 1967, a pour mission exclusive :

1- la gestion des cotisations des assurés
2- la sécurisation des fonds destinés à la retraite
3- la réalisation de placements financiers sûrs

Selon les signataires, l’entrée de l’ONA dans le commerce pétrolier constitue une déviation grave de cette mission sociale et pourrait transformer une institution de sécurité sociale en opérateur commercial dans un secteur qui ne relève pas de son mandat légal.

Une décision jugée contraire à la loi

Dans leur analyse juridique, les pensionnés dénoncent plusieurs violations du cadre légal régissant l’ONA et les organismes publics de sécurité sociale.

Premièrement, ils estiment que la création de stations-service constitue une violation de l’objet social de l’ONA. Le commerce pétrolier est une activité industrielle et commerciale qui ne relève pas des missions d’une institution de sécurité sociale chargée de la gestion des pensions et des cotisations des travailleurs.

Deuxièmement, ils évoquent une atteinte au principe de spécialité des personnes morales publiques, principe fondamental du droit administratif selon lequel une institution publique ne peut exercer que les activités prévues par son acte constitutif ou par la loi.

Les signataires citent également plusieurs dispositions du droit administratif haïtien, notamment les articles 176, 205 et 207 relatifs à la gestion des organismes publics et à la responsabilité administrative, pour soutenir que toute initiative dépassant la mission légale d’une institution publique peut être considérée comme un excès de pouvoir administratif.

Selon le collectif, la création de stations-service dépasse donc les pouvoirs légaux de l’ONA et pourrait constituer une décision administrative irrégulière susceptible d’être contestée devant les juridictions compétentes.

Un risque de détournement des cotisations sociales

Les pensionnés alertent également sur un risque majeur : l’utilisation des cotisations sociales pour financer des activités commerciales risquées.

Les cotisations versées par les travailleurs sont destinées exclusivement à garantir leurs retraites et à assurer la pérennité du système de pension. Les mobiliser pour des projets commerciaux, notamment dans un secteur aussi volatil que le pétrole, pourrait détourner ces fonds de leur objectif initial.

Selon les informations contenues dans le dossier du projet ONA station-service (OSS), l’investissement prévu pour la première phase pourrait atteindre entre 1,8 et 2 millions de dollars américains pour la construction et l’exploitation d’une station pilote.

Le projet envisagerait également la mise en place d’un système de cartes carburant destinées aux assurés et aux entreprises affiliées, avec une clientèle potentielle estimée à plus de 600 000 assurés actifs, environ 7 000 pensionnés et près de 3 300 employés affiliés à l’ONA, ce qui représenterait une base de consommateurs institutionnels importante.

Le collectif estime toutefois que ce type d’investissement pourrait menacer la stabilité financière du système de retraite et fragiliser la confiance des cotisants dans la gestion de leurs fonds.

Une absence de base légale claire

La correspondance souligne également qu’aucune loi ni aucun décret n’autorise explicitement l’ONA à mener des activités commerciales dans le secteur pétrolier.

Les pensionnés rappellent que toute diversification économique d’une institution publique de sécurité sociale devrait être encadrée par une réforme législative adoptée par le Parlement ou par un texte réglementaire spécifique définissant les conditions d’investissement.

Dans ces conditions, la décision pourrait être contestée devant les juridictions administratives pour excès de pouvoir, violation du droit administratif et détournement potentiel de mission publique.

Une mobilisation nationale et internationale

Le collectif des assurés et pensionnés ne s’est pas limité à saisir la Primature.

Des copies de la correspondance ont également été transmises à plusieurs institutions :

1- le ministre des Affaires sociales et du Travail, Marc Élie Nelson
2- le directeur général de l’ONA, Ronald Bazile
3- le Programme des Nations unies pour le développement
4- la Banque interaméricaine de développement
5- l’Union européenne

Cette démarche vise à attirer l’attention des partenaires internationaux sur les risques liés à ce projet et sur la nécessité de garantir une gestion transparente des fonds sociaux.

Un projet déjà entouré de nombreuses zones d’ombre

Le plan d’affaires de l’ONA prévoit la création d’une station-service pilote dans la zone industrielle de la SONAPI, à Cité Soleil, avant une expansion dans plusieurs régions du pays dans le cadre d’un réseau national de stations-service OSS.

Selon certaines projections internes, l’initiative pourrait à terme générer plus de 1 500 emplois directs et indirects dans le secteur de la distribution de carburant et des services associés.

Cependant, plusieurs éléments du dossier soulèvent déjà des interrogations :

1- absence d’étude de marché indépendante
2- projections financières incomplètes
3- partenaire technique non identifié
4- dépendance à une clientèle institutionnelle captive

Par ailleurs, plusieurs sources affirment que l’homme d’affaires Olivier Barreau aurait exercé une influence dans la nomination de Ronald Bazile à la direction générale de l’ONA, alimentant les soupçons autour de la gouvernance du projet et de la transparence du processus décisionnel.

Une question centrale pour les cotisants

Face à ces controverses, une question demeure au cœur du débat :

les cotisations des travailleurs haïtiens doivent-elles financer un réseau de stations-service dans un secteur aussi instable que le marché pétrolier ?

Pour les pensionnés regroupés au sein du COAP-ONA, la réponse est claire : la priorité doit rester la protection des retraites et la sécurisation des fonds sociaux, plutôt qu’une diversification commerciale risquée dans un secteur soumis aux fluctuations internationales des prix de l’énergie.

Le collectif appelle ainsi les autorités haïtiennes à réexaminer la décision, à suspendre le projet OSS et à ouvrir un débat public sur la gestion des fonds de retraite, afin de garantir que les ressources destinées aux travailleurs et aux pensionnés soient utilisées exclusivement dans l’intérêt de leur sécurité sociale.

Djovany Michel est journaliste d’investigation, PDG et rédacteur en chef de Satellite509, média indépendant et sans subvention, spécialisé dans la dénonciation de la corruption et de la mauvaise gouvernance. Il est l’actuel secrétaire général du Réseau Haïtien des Journalistes Anti-Corruption (RHAJAC).

Spécialités : gouvernance, corruption, géopolitique

Basé entre Haïti et la République dominicaine.

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