Plus de 26 millions de gourdes détournés à l’ISPAN : l’ULCC demande des poursuites contre le DG Patrick Durandis et Elsoit Colas
4 min readL’Unité de lutte contre la corruption (ULCC) a révélé, dans un rapport publié le lundi 8 décembre 2025, les résultats d’une enquête accablante sur l’exécution du « Projet d’aménagement, de restauration et de protection des sites patrimoniaux » mené par l’Institut de sauvegarde du Patrimoine national (ISPAN) durant l’exercice 2024-2025. Selon l’institution, plus de 42 millions de gourdes auraient été détournés à travers des contrats illégaux, des paiements irréguliers et un système de favoritisme bien organisé, incluant les firmes BARGEC (18 834 490 HTG), REB DEAL Construction and More (14 000 000 HTG) et Magic Concept & Service (9 797 026,50 HTG).

Capture d’écran de la conclusion du rapport de l’ULCC sur le détournement de fonds à l’ISPAN, publié le 8 décembre 2025.
L’enquête, ouverte à la suite d’une dénonciation de la Fondation Je Klere (FJKL) le 18 septembre 2025, met particulièrement en cause le directeur général de l’ISPAN, Patrick Durandis, ainsi que Elsoit Colas, directeur du projet, tous deux accusés d’avoir orchestré un vaste réseau de manipulation administrative pour détourner des fonds publics.
Passation de marchés fractionnée et illégale
Le rapport de l’ULCC révèle que plusieurs contrats ont été attribués en violation flagrante de la loi du 10 juin 2009 sur la passation des marchés publics. Pour contourner les procédures légales, les responsables auraient volontairement fractionné des marchés dépassant les seuils autorisés afin d’octroyer des contrats sans appel d’offres, sans transparence et sans évaluation formelle. Par exemple, la firme BARGEC a obtenu trois projets totalisant 18 834 490 HTG, dont deux concernant le même site pour 12 976 990 HTG, sans aucune demande de cotation ni ouverture de plis. La compagnie REB DEAL Construction and More a reçu deux contrats totalisant 14 000 000 HTG, également en dehors des normes légales. La firme Magic Concept & Service a perçu 9 797 026,50 HTG, sélectionnée sans ouverture de plis et avec notification « par téléphone ».
Aucune ouverture de plis, favoritisme et absence de concurrence
Le rapport souligne que ni ouverture de plis ni évaluation d’offres n’ont été effectuées. Certaines firmes ont même été sélectionnées sans patente valide, comme BARGEC dont le Président-Directeur Général, Jean Hérold Pérard, est un ancien DG de l’ISPAN. Plusieurs entrepreneurs interrogés ont affirmé avoir appris leur sélection « par téléphone », démontrant un système de favoritisme évident et une absence totale de procédure formelle. L’attribution des marchés s’est faite sciemment au détriment du principe de transparence et de libre concurrence posé à l’article 1er de la loi du 10 juin 2009.
Abus de fonction et paiements illégaux
L’ULCC retient des actes d’abus de fonction contre Patrick Durandis, accusé d’avoir autorisé des paiements illégaux à partir de juin 2025, sans comité d’évaluation ni justification réglementaire. Elsoit Colas, directeur du projet, aurait joué un rôle essentiel dans le fractionnement illégal des marchés et dans la sélection arbitraire des entreprises bénéficiaires. Ces pratiques violent notamment les articles 5.5 et 5.10 de la loi du 12 mars 2014 portant prévention et répression de la corruption.
Poursuites pénales recommandées
Au terme de son enquête, l’ULCC recommande au Parquet de mettre en mouvement l’action publique contre Patrick Durandis et Elsoit Colas pour abus de fonction, passation illégale de marchés et détournement de biens publics. Sur le plan administratif, elle demande un audit complet de l’ensemble des dépenses effectuées dans le cadre du projet, la mise en place d’un comité indépendant pour restructurer le projet, évaluer les firmes sélectionnées, les travaux déjà réalisés et les modalités de poursuite, et la création d’un Comité de passation de marchés publics au sein de l’ISPAN pour garantir la transparence et le respect de la loi.
Cette affaire révèle un système de corruption profondément ancré au cœur de l’institution chargée de protéger le patrimoine national, menaçant encore davantage la gouvernance publique et la préservation du patrimoine historique d’Haïti.
Djovany Michel est journaliste d’investigation, PDG et rédacteur en chef de Satellite509, média indépendant et sans subvention, spécialisé dans la dénonciation de la corruption et de la mauvaise gouvernance. Il est l’actuel secrétaire général du Réseau Haïtien des Journalistes Anti-Corruption (RHAJAC).
Spécialités : gouvernance, corruption, géopolitique
Basé entre Haïti et la République dominicaine.
