Quand les gangs dénoncent leur patron, trois hélicoptères décollent ; quand ils massacrent la population, les autorités se taisent
3 min readLa récente opération menée contre le chef criminel Lanmo Sanjou, le vendredi 14 novembre dernier, a mis en lumière une réalité troublante : l’État haïtien, officiellement dépourvu d’hélicoptères depuis des années, a soudain mobilisé trois appareils en quelques heures. Cette démonstration de force est intervenue juste après la circulation de vidéos montrant des restes humains et des substances assimilées à de la cocaïne et de la marijuana, présentées comme provenant de l’oligarque André Apaid Jr. Un timing qui interroge. Pourquoi tant de moyens lorsque les gangs exposent leur propre patron, mais presque jamais lorsque la population est massacrée au quotidien ?
La question de l’hélicoptère écrasé demeure tout aussi opaque. À qui appartenait-il réellement ? Était-il affrété par Apaid, ou s’agissait-il d’un appareil de l’État haïtien, miraculeusement réapparu pour cette unique opération ? Si c’est un bien public, pourquoi n’est-il jamais mobilisé dans d’autres interventions cruciales, notamment dans les zones où les gangs Viv Ansanm terrorisent les habitants ? Et si l’appareil était privé, qui supportera la perte : les contribuables haïtiens ou l’oligarque lui-même ?
Dans cette affaire, la responsabilité du directeur général de la Police nationale d’Haïti, Vladimir Paraison, est engagée. Il doit démontrer que l’énergie déployée contre Lanmo Sanjou n’était pas une opération sélective, dictée par des pressions politiques ou économiques. La population exige que la même détermination soit appliquée partout où les gangs sèment la terreur, sans distinction de territoire, de clan ou de protecteurs. Car le message est clair : les Haïtiens veulent voir disparaître les terroristes Viv Ansanm et tous les autres groupes armés qui déchirent le pays.
La colère populaire ne faiblit pas. Pour beaucoup, les chefs de gangs doivent répondre de leurs crimes, y compris par la mort lorsqu’ils affrontent les forces de l’ordre, un point de vue largement partagé après des années d’atrocités impunies. Mais cette logique doit être appliquée uniformément, pas uniquement lorsque les criminels se retournent contre leurs propres bailleurs.
Enfin, la question des financiers des gangs reste centrale. Les commanditaires, protecteurs et sponsors économiques doivent, eux aussi, rendre des comptes. Prison, confiscation des biens, ou même le même sort que les criminels qu’ils entretiennent : le peuple réclame que la loi soit appliquée jusqu’au sommet de la pyramide mafieuse. Car sans s’attaquer aux réseaux économiques qui nourrissent la violence, aucune opération ponctuelle ne changera durablement la situation.
L’opération contre Lanmo Sanjou a levé un coin du voile sur les complicités et les jeux d’influence qui structurent le chaos haïtien. Mais elle a surtout révélé l’exigence d’un peuple : que la lutte contre le terrorisme ne soit plus sélective, intermittente ou dictée par les conflits internes entre oligarques et gangs. Elle doit devenir une politique d’État, cohérente, totale et sans privilèges.
Djovany Michel est journaliste d’investigation, PDG et rédacteur en chef de Satellite509, média indépendant et sans subvention, spécialisé dans la dénonciation de la corruption et de la mauvaise gouvernance. Il est l’actuel secrétaire général du Réseau Haïtien des Journalistes Anti-Corruption (RHAJAC).
Spécialités : gouvernance, corruption, géopolitique
Basé entre Haïti et la République dominicaine.
