Tabarre : pendant que les gangs chassent la population, le gouvernement Fils-Aimé saisit des terrains pour sécuriser l’ambassade américaine
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Au moment même où les groupes armés imposent leur loi dans plusieurs quartiers de la région métropolitaine, provoquant déplacements forcés et abandon de territoires, avec plus de 1,4 million de personnes déplacées internes en Haïti, dont près de la moitié sont des enfants, le gouvernement dirigé par Alix Didier Fils-Aimé choisit d’activer un autre levier : l’expropriation. Un arrêté publié dans Le Moniteur (numéro spécial du 24 mars 2026) officialise la saisie de plusieurs propriétés à Tabarre, à proximité immédiate de l’ambassade des États-Unis.
Officiellement, l’État invoque la nécessité de « renforcer le dispositif sécuritaire ». Le texte est précis : des terrains d’une superficie de 1289 m² 24 dm² sont déclarés d’utilité publique afin d’y ériger des infrastructures de sécurité. Mais derrière cette justification administrative, une réalité plus troublante s’impose : la priorité sécuritaire de l’État semble se concentrer sur la protection d’un espace diplomatique, et non sur les zones où la population haïtienne vit sous la menace quotidienne des gangs, alors que plus de 5,7 millions de personnes font face à une insécurité alimentaire aiguë et près de 4,7 millions souffrent de faim sévère .
Dans des secteurs comme Cité Soleil, Martissant, Carrefour-Feuilles ou Croix-des-Bouquets, l’État reste largement absent. Aucune expropriation d’urgence pour y construire des bases policières, aucun plan visible de reconquête territoriale. En revanche, à Tabarre, l’appareil étatique se mobilise avec rapidité, précision et autorité. Cette différence de traitement alimente une perception de plus en plus répandue : celle d’un État à géométrie variable, fort lorsqu’il s’agit de sécuriser des intérêts stratégiques, mais défaillant face à l’insécurité qui frappe sa propre population.
L’arrêté prévoit bien une indemnisation « juste et équitable » via le Comité permanent d’acquisition amiable. Mais dans les faits, les précédents en matière d’expropriation en Haïti laissent place à la méfiance. Les propriétaires concernés n’ont, à ce stade, été ni consultés publiquement ni associés au processus décisionnel. Pire encore, ils disposent d’un délai de seulement quinze jours pour soumettre leurs titres de propriété, une contrainte lourde dans un contexte où les documents fonciers sont souvent complexes, incomplets ou contestés.
Ce délai court ressemble davantage à une injonction qu’à une procédure équitable. Pour de nombreux observateurs, il ouvre la voie à des abus, voire à des dépossessions déguisées sous couvert de légalité administrative.
Au-delà du foncier, c’est une question politique majeure qui se pose : à qui profite réellement cette opération ? L’ambassade américaine figure déjà parmi les zones les plus sécurisées du pays. Son renforcement par l’extension du périmètre sécurisé, via des terres haïtiennes, soulève un enjeu de souveraineté. L’État agit-il ici pour protéger ses citoyens, ou pour consolider un dispositif étranger dans un pays où l’autorité publique recule face aux groupes armés ?
Le contraste est brutal. D’un côté, des quartiers abandonnés où les citoyens fuient pour survivre. De l’autre, une intervention rapide et structurée pour sécuriser un périmètre diplomatique, dans un contexte où plus de 1 500 cas de viol ont été documentés récemment, dont des cas impliquant des enfants, et où les violences sexuelles sont utilisées comme arme de terreur par les gangs . Cette asymétrie nourrit un sentiment d’abandon et renforce les critiques contre un pouvoir accusé de privilégier les équilibres internationaux au détriment des urgences nationales.
À Tabarre, ce ne sont pas seulement des terrains qui sont en jeu. C’est la crédibilité de l’État, sa capacité à définir ses priorités et, surtout, sa volonté réelle de défendre les intérêts de la population haïtienne face aux pressions internes et externes.
Djovany Michel est journaliste d’investigation, PDG et rédacteur en chef de Satellite509, média indépendant et sans subvention, spécialisé dans la dénonciation de la corruption et de la mauvaise gouvernance. Il est l’actuel secrétaire général du Réseau Haïtien des Journalistes Anti-Corruption (RHAJAC).
Spécialités : gouvernance, corruption, géopolitique
Basé entre Haïti et la République dominicaine.
