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Inclusion financière bloquée : le gouverneur de la BRH, Ronald Gabriel, protège les intérêts de NatCash et MonCash, refusant l’automatisation des paiements interbancaires

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Le 29 décembre 2025, nous, Djovany Michel, avons publié sur X une prise de position qui a mis à nu une anomalie grave du système financier haïtien : l’obligation faite aux citoyens de payer pour transférer leur propre argent en gourdes, entre comptes locaux, via MonCash et NatCash. À cette occasion, nous avons promis d’ouvrir une bataille pour contraindre la BRH à mettre fin à l’empire de NatCash et MonCash, en imposant un service interbancaire rapide et direct entre les banques.

Une pratique devenue banale, mais qui constitue en réalité une taxation privée de la monnaie nationale.

Quelques semaines plus tard, soit le 5 février 2026, la Banque de la République d’Haïti a réagi par une tribune officielle de son gouverneur, Ronald Gabriel, évoquant la « modernisation » des paiements électroniques et l’« inclusion financière ». Derrière le discours, l’essentiel est soigneusement évité.

Moderniser sans libérer : le grand non-dit de la BRH

La BRH reconnaît que :

1- seuls 25 % des adultes haïtiens ont accès à un compte bancaire ou à un portefeuille mobile ;

2- moins de 14 % des petites et moyennes entreprises utilisent les services financiers formels ;

3- la dépendance au cash freine l’économie et la traçabilité.

Des constats déjà établis par les institutions financières internationales.
Mais aucune mesure contraignante n’est annoncée pour mettre fin aux frais abusifs imposés par la monnaie mobile. La « modernisation » reste théorique tant que les transferts rapides demeurent captifs d’intérêts privés.

Pourquoi les banques haïtiennes ne créeront jamais un « Zelle » local sans obligation

Le problème est structurel.

En Haïti, les transferts rapides en gourdes sont dominés par deux compagnies de télécommunications privées :

1- Digicel Haïti avec MonCash ;

2- Natcom Haïti avec NatCash.

Ces plateformes n’appartiennent pas aux banques. Pourtant, elles sont interconnectées à certaines banques commerciales, notamment SOGEBANK et UNIBANK.

Conséquence directe : un conflit d’intérêts manifeste.

1- Les télécoms perçoivent des frais à l’envoi ;

2- parfois aussi à la réception ;

3- les banques partenaires touchent des commissions lorsque les transactions transitent par des comptes bancaires.

Dans ces conditions, aucune banque n’a le moindre intérêt économique à promouvoir un système interbancaire automatique, rapide et gratuit via ses propres applications. Sans une obligation ferme de la BRH, ce système ne verra jamais le jour.

MonCash et NatCash : une double taxation déguisée en innovation

Cette réalité est rarement dénoncée par la BRH, peu condamnée par les autorités politiques et largement passée sous silence par une partie des médias traditionnels, en raison de conflits d’intérêts, de financements opaques et d’une proximité assumée avec les institutions bénéficiaires.

Les faits sont pourtant simples :

1- le travailleur paie pour envoyer ;

2- le commerçant paie pour recevoir ;

3- le citoyen paie deux fois pour un transfert en monnaie nationale, à l’intérieur du pays.

Ailleurs, un tel modèle serait régulé, plafonné ou interdit. En Haïti, il est toléré, parce qu’il achète le silence.

Ce que la BRH devrait imposer, et peut légalement imposer

La BRH dispose déjà des instruments réglementaires.
Ce qui manque n’est ni la technologie ni les compétences, mais la volonté de rompre avec un système rentier.

Mesures indispensables :

1- Validation automatique des paiements interbancaires en gourdes ;

2- en temps réel ;

3- 24 h/24, 7 j/7 ;

Applications bancaires interopérables :

1- banque à banque ;

2- sans intermédiaire télécom ;

Frais nuls ou symboliques :

1- à l’image de Zelle (États-Unis), Pix (Brésil), SPEI (Mexique) ;

2- sortie des télécoms du cœur des paiements, rôle limité à la connectivité ;

3- fin de la confusion entre monnaie nationale et plateformes privées.

Le véritable scandale : la souveraineté monétaire déléguée

En tolérant que les transferts rapides soient contrôlés par des compagnies de téléphonie :

1- la BRH abandonne une part de la souveraineté monétaire ;

2- les banques se contentent d’une rente indirecte ;

3- les citoyens financent un système qui les appauvrit.

La modernisation vantée par la BRH devient alors une modernisation de l’exploitation, et non de l’inclusion.

Le problème des paiements en Haïti n’est ni technique ni financier.
Il est politique et réglementaire.

1- La technologie existe ;

2- les exemples ;

3- internationaux sont clairs ;

4- les banques haïtiennes en sont capables.

Sans contrainte de la BRH, elles ne renonceront jamais à une rente partagée avec MonCash et NatCash.

Mettre fin à cette emprise, c’est reprendre le contrôle de la monnaie nationale.

Djovany Michel

Djovany Michel est PDG et rédacteur en chef de Satellite509, média d’investigation spécialisé dans la lutte contre la corruption en Haïti, l’impunité, la mauvaise gouvernance et les abus de pouvoir. Journaliste anticorruption engagé, il mène des enquêtes sur les scandales financiers et les réseaux d’influence au cœur de l’État haïtien.

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