1er mai en Haïti : Fils-Aimé célèbre un pays qu’il a contribué à piéger dans la dépendance aux importations
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Ce vendredi 1er mai, au Palais national à Port-au-Prince, la scène se voulait solennelle. Sous un soleil éclatant, dans la cour officielle du pouvoir, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé est apparu vêtu d’un costume blanc impeccable pour marquer la fête de l’agriculture. Une image forte, soigneusement mise en scène, mais qui contraste brutalement avec la réalité d’un secteur agricole en crise profonde à travers Haïti.
Car pendant que les discours se succédaient dans l’enceinte du Palais, loin des terres arides et des zones rurales abandonnées, les paysans, eux, continuent de faire face à un quotidien marqué par l’insécurité, l’absence d’accompagnement de l’État et un manque criant de moyens. Dans plusieurs régions agricoles, cultiver la terre est devenu un acte à risque, sous la menace constante des groupes armés qui contrôlent certains axes routiers et territoires.

Le décalage est d’autant plus frappant que le bilan reste, aux yeux de nombreux observateurs, proche de zéro en matière de politiques agricoles concrètes. Ni plan structuré de relance, ni investissements visibles à grande échelle, ni mécanismes durables pour soutenir la production locale. Pendant ce temps, Haïti dépend de plus en plus de l’extérieur pour se nourrir, notamment des importations en provenance de la République dominicaine, une situation qui fragilise davantage la souveraineté alimentaire du pays.
Cette dépendance n’est pas nouvelle, mais elle s’aggrave dans un contexte où les ressources financières de l’État semblent orientées vers d’autres priorités. Certains critiques pointent notamment des dépenses importantes liées à la sécurité, y compris des contrats controversés avec des acteurs étrangers comme Erik Prince, sans résultats jugés probants sur le terrain. Pour ces observateurs, une partie de ces fonds aurait pu être investie dans la relance agricole : irrigation, encadrement technique, subventions aux producteurs, réhabilitation des routes agricoles.
Dans les campagnes, le sentiment d’abandon est palpable. Les paysans dénoncent une absence quasi totale de protection face à l’insécurité, mais aussi un manque de vision stratégique. « Nou lage nèt », confient certains, résumant en deux mots une réalité faite de débrouillardise et de résignation.
Face à cela, les discours officiels peinent à convaincre. Promesses répétées, annonces sans suivi, engagements rarement concrétisés : pour une partie de l’opinion, le pouvoir s’inscrit dans une logique où la communication prend le dessus sur l’action. Ce que certains qualifient de « loi du mensonge » — une manière de masquer l’inaction par des déclarations optimistes, sans impact réel sur le terrain.
Ainsi, cette célébration du 1er mai, qui aurait pu être un moment de mobilisation nationale autour de l’agriculture, est perçue par certains comme une occasion manquée. Pire encore, pour les plus critiques, elle symbolise une forme de déconnexion, voire de mépris, envers un secteur pourtant vital.
Au-delà du symbole du costume blanc, c’est toute la question des priorités nationales qui est posée. Car sans une agriculture forte, capable de nourrir la population et de créer de l’emploi, Haïti restera vulnérable, dépendante et fragilisée.
Et pendant que les cérémonies se terminent et que les discours s’effacent, dans les mornes et les plaines, les paysans retournent à leurs champs — seuls, ou presque.
Djovany Michel est journaliste d’investigation, PDG et rédacteur en chef de Satellite509, média indépendant et sans subvention, spécialisé dans la dénonciation de la corruption et de la mauvaise gouvernance. Il est l’actuel secrétaire général du Réseau Haïtien des Journalistes Anti-Corruption (RHAJAC).
Spécialités : gouvernance, corruption, géopolitique
Basé entre Haïti et la République dominicaine.
