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Anguilles et contrebande : après les alertes du RHAJAC, l’ONU décrit un réseau lié à Jean-Charles Moïse

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Les révélations du Groupe d’experts des Nations unies sur Haïti concernant le commerce des anguilles viennent apporter un nouvel éclairage aux alertes lancées depuis 2025 par le Réseau haïtien des journalistes anti-corruption (RHAJAC). Dans son rapport du 8 septembre 2026, le Groupe décrit un secteur marqué par l’opacité et la corruption. Les experts soulignent que « ce secteur, peu réglementé, demeure entouré d’opacité et marqué par la corruption ». Ils précisent également que le secteur des anguilles « reste ainsi exposé aux activités illicites ».

Le rapport met particulièrement en cause l’influence attribuée à Jean-Charles Moïse sur cette filière. Le Groupe indique que le secteur est « principalement dominé par Moïse » et affirme que celui-ci « exerce une influence politique et économique sur le secteur des civelles et en contrôle l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement, de l’exploitation à la commercialisation ».

Les experts ajoutent qu’il exerce également une influence « sur le Ministère de l’agriculture, des ressources naturelles et du développement rural, par l’intermédiaire duquel sont délivrés les permis d’exportation, ainsi que sur les agents des douanes chargés du contrôle des exportations ». Ces conclusions rejoignent certaines alertes formulées par le RHAJAC concernant l’influence politique présumée dans cette activité.

Le 14 mai 2025, le RHAJAC avait saisi la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ) pour demander une enquête sur un présumé réseau de contrebande et de trafic d’organes qui, selon ses dénonciations, utiliserait le commerce des anguilles comme couverture. Le réseau avait notamment attiré l’attention sur l’influence de Moïse Jean-Charles dans ce secteur.

Il avait également évoqué des faits survenus à Milot, notamment la disparition d’une employée de l’hôpital Sacré-Cœur, Isemelie Joisil, ainsi que des témoignages de familles affirmant que des enfants nés dans cet établissement auraient eu un seul rein sans qu’une intervention chirurgicale correspondante soit connue. Le RHAJAC avait présenté ces éléments comme des indices nécessitant une enquête.

Photo d’archives : Moïse Jean-Charles, ancien sénateur et dirigeant du parti politique Pitit Dessalines.

Dans cette même note, le RHAJAC avait demandé que soient examinées les circonstances du crash d’un avion survenu le 3 octobre 2024. Selon le réseau, l’appareil appartenant à Betty Lamy aurait décollé sans autorisation de l’Office national de l’aviation civile (OFNAC) et aurait transporté illégalement une cargaison d’anguilles. L’accident avait coûté la vie aux deux pilotes, Hantz Blaise et Saint-Amour Guy Emmanuel.

Le RHAJAC demandait que la nature de la cargaison et les circonstances du vol soient établies. Le réseau avait également évoqué, dans ce dossier, des soupçons de contrebande, de blanchiment d’argent, de trafic de cocaïne et de trafic d’organes. Ces accusations n’ont pas été établies judiciairement.

Le 18 juillet 2025, le RHAJAC était revenu à la charge en demandant aux enquêteurs des Nations unies de rendre publics les noms des personnes impliquées dans les activités criminelles liées au commerce des anguilles évoquées dans leurs rapports. Le réseau souhaitait que les personnes concernées puissent répondre devant la justice.

Puis, le 12 novembre 2025, le RHAJAC avait demandé la suspension des licences d’exploitation et d’exportation d’anguilles accordées à Betty Lamy, Walson Sanon et Fritz Richardson pendant la procédure d’instruction.

Le RHAJAC affirmait que ces personnes faisaient l’objet d’une enquête à la suite de plaintes déposées notamment par le réseau et le Collectif contre la corruption. Il rappelait aussi que, le 30 mai 2025, l’Association nationale pour la protection des ressources aquatiques avait écarté deux de ses membres, Fritz Richardson Junior et Betty Lamy, dans le contexte d’accusations de contrebande, de blanchiment d’argent, de trafic d’organes et de cocaïne.

Le rapport du Groupe d’experts apporte désormais des éléments détaillés sur le fonctionnement de la filière des civelles. Les experts indiquent que « les permis d’exportation de civelles sont délivrés chaque année au début de la saison de pêche, qui s’étend de septembre à mars ».

Mais, selon certaines sources citées dans le rapport, « le réseau de M. Moïse décide des personnes affectées au bureau chargé de délivrer les permis d’exportation de civelles ».

Les experts rapportent également des pressions sur certains agents des douanes. Le rapport affirme que « M. Moïse fait pression sur certains agents des douanes pour qu’ils cèdent à ses demandes de fraude fiscale : ceux qui refusent sont mutés ». Il précise que « tout refus de céder à ses exigences ou d’accepter ses pots-de-vin entraîne des représailles, comme en témoignent certaines de ses victimes ».

Le Groupe ajoute que « certains de ses anciens associés, auxquels il avait refusé des permis, sont devenus ses rivaux ». Ces éléments donnent une portée supplémentaire aux dénonciations antérieures du RHAJAC concernant les soupçons de favoritisme et les irrégularités dans l’attribution des autorisations.

Les investigations de l’ONU décrivent également l’existence d’un réseau régional de contrebande. Selon le rapport, « M. Moïse dirige un réseau d’exportateurs illicites lié à un réseau régional plus vaste opérant dans les eaux des Caraïbes ».

Les experts estiment que, « par ses activités, il contribue à l’affaiblissement de l’économie haïtienne tout en favorisant les réseaux criminels de contrebande qui sévissent dans la région ». Le Groupe explique avoir pu mieux comprendre « les détails complexes des activités de contrebande de M. Moïse » au cours de son enquête sur des incidents survenus pendant la saison 2024/2025.

Le rapport revient également sur les opérations menées dans le Nord durant cette période. Des sources citées par les experts indiquent que, lorsque les liaisons aériennes entre Port-au-Prince et les États-Unis ont été suspendues, « M. Moïse n’a pas pu exporter ses civelles comme prévu ».

Mais, selon le rapport, « loin d’abandonner, il a mobilisé son réseau de contrebande dans le département du Nord, par l’intermédiaire duquel les civelles ont été acheminées dans le cadre d’un dispositif parfaitement huilé ».

Le Groupe précise que cette opération « a impliqué des douaniers haïtiens, qui ont facilité les activités de fraude fiscale de M. Moïse, ainsi que des propriétaires dominicains d’embarcations privées, qui ont fourni les moyens logistiques nécessaires au transport des civelles hors d’Haïti ».

Les experts ajoutent que « des fournisseurs haïtiens de civelles travaillant avec M. Moïse ainsi que des commerçants dominicains ont expliqué que les réseaux de M. Moïse s’étendaient à d’autres secteurs économiques du département du Nord ».

L’enquête du Groupe fait notamment état d’un incident survenu le 20 décembre 2024 dans la région de Fort-Liberté. Les experts indiquent que cette enquête « a permis d’apporter un éclairage supplémentaire sur les activités du réseau criminel organisé transnational de M. Moïse ».

Des enquêtes complémentaires ont révélé, selon le Groupe, que « M. Moïse dirigeait un réseau criminel qui mélangeait des marchandises provenant de fournisseurs illicites de la région ainsi que d’Haïti, puis les exportait en les présentant comme exclusivement d’origine haïtienne ».

Le rapport précise que ces informations ont été confirmées par plusieurs sources, « notamment des personnes affiliées à ce réseau ainsi que des personnes chargées d’enquêter sur ses activités ».

En juin 2026, des services douaniers d’un État membre ont confirmé au Groupe l’existence d’un réseau de contrebande s’approvisionnant en civelles en Haïti. Les autorités ont signalé deux affaires de contrebande de civelles vivantes survenues entre octobre et décembre 2024.

L’analyse du mode opératoire les a conduites à conclure que « ces deux incidents étaient liés, tant par la participation d’au moins une personne commune que par l’existence d’un seul et même mode opératoire illicite : la tentative d’exporter des civelles sans les documents légalement requis ».

Les douaniers ont ajouté que, dans les deux cas, « les documents d’exportation et les déclarations en douane correspondantes étaient absents ». Le Groupe conclut que ces deux affaires « faisaient partie d’une série d’exportations effectuées par le réseau de M. Moïse au cours de la saison de pêche 2024/2025 ».

Le rapprochement entre les alertes du RHAJAC et les conclusions du Groupe d’experts apparaît désormais sur plusieurs points précis. Dès le 14 mai 2025, le RHAJAC avait alerté sur l’opacité du secteur, les soupçons de contrebande et l’influence attribuée à Moïse Jean-Charles dans cette filière.

Le rapport du Groupe d’experts donne aujourd’hui un nouvel éclairage à plusieurs de ces alertes en documentant notamment un « réseau d’exportateurs illicites », un « réseau criminel », un « mode opératoire illicite », des pressions sur des agents publics et des circuits de contrebande transfrontaliers.

Léandro S LÉONARD

Djovany Michel est journaliste d’investigation, PDG et rédacteur en chef de Satellite509, média indépendant et sans subvention, spécialisé dans la dénonciation de la corruption et de la mauvaise gouvernance. Il est l’actuel secrétaire général du Réseau Haïtien des Journalistes Anti-Corruption (RHAJAC).

Spécialités : gouvernance, corruption, géopolitique

Basé entre Haïti et la République dominicaine.

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