Haïti-Élections : les annonces du gouvernement Fils-Aimé alimentent les soupçons d’une transition qui s’éternise
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Depuis plusieurs mois, le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé affirme vouloir conduire Haïti vers les élections et mettre fin à la transition. Mais les dernières décisions et annonces commencent à poser une question beaucoup plus embarrassante : le pouvoir prépare-t-il réellement une sortie par les urnes à court terme ou se donne-t-il, volontairement ou non, les moyens de prolonger la période transitoire ? Le calendrier publié en juillet par le Conseil électoral provisoire prévoyait le premier tour de la présidentielle, des législatives et de la ratification des changements constitutionnels le 13 décembre 2026, puis un second tour le 21 février 2027.
En effet, le gouvernement avait présenté cette échéance comme l’une des principales étapes vers le retour à l’ordre institutionnel. Mais ce calendrier vient de voler en éclats : le CEP a annoncé mardi 6 octobre le report indéfini du scrutin et promis de publier ultérieurement un calendrier actualisé. Mais, le contraste avec les déclarations du Premier ministre à l’étranger est frappant. Le 25 septembre, devant l’Assemblée générale des Nations unies, Alix Didier Fils-Aimé assurait que son gouvernement voulait « rendre la parole au peuple haïtien par les élections » et déclarait : « cette transition doit prendre fin, et elle prendra fin par un bulletin de vote, dans les urnes ! »
Il affirmait également que les ressources nécessaires étaient mobilisées, que les centres d’inscription étaient ouverts et que les candidats accomplissaient les formalités nécessaires. Quelques jours plus tard, pourtant, le gouvernement adoptait un budget qui prévoit des investissements sécuritaires et institutionnels dont une partie s’inscrit clairement dans une perspective de plusieurs années. Ce décalage mérite d’être interrogé : comment un pouvoir qui assure vouloir sortir rapidement de la transition peut-il en même temps construire des programmes sécuritaires dont l’horizon dépasse largement l’échéance électorale initialement annoncée ?
L’exemple le plus révélateur est sans doute celui des forces de sécurité. Dans son discours à l’ONU, Fils-Aimé a annoncé la formation de 15 000 nouveaux soldats au cours des trois prochaines années, en plus des policiers déjà recrutés dans le cadre du programme P-4000. Selon Le Nouvelliste, le projet gouvernemental vise ainsi 27 000 policiers et militaires sur trois ans, soit 15 000 soldats et 12 000 policiers. Le budget 2026-2027 confirme cette orientation : sur une enveloppe globale de 401,2 milliards de gourdes, le gouvernement réserve 73 milliards de gourdes au ministère de la Justice et à celui de la Défense, soit 18 % du budget.
Le document prévoit notamment la poursuite de la formation de 4 000 policiers et la montée en puissance des FAd’H vers l’objectif de 15 000 soldats sur trois ans. Dans le même temps, 8,6 milliards de gourdes sont affectées aux dépenses exceptionnelles liées aux activités électorales et au soutien aux partis politiques.
C’est ici que le problème politique devient difficile à éluder. Le Pacte national pour la stabilité et l’organisation des élections, auquel le gouvernement se réfère lui-même, prévoit que l’exécutif issu de cette architecture transitoire reste en fonction jusqu’à l’installation des élus légitimes issus des élections organisées selon le calendrier du CEP. Le même texte définit comme mission du gouvernement la création des conditions sécuritaires nécessaires aux élections et le renforcement des institutions pour permettre la transmission du pouvoir à des élus légitimes.
Il ne permet donc pas, à lui seul, d’affirmer que le mandat du gouvernement « prend automatiquement fin le 13 décembre » : cette date correspondait au premier tour, et non à l’installation des nouveaux élus. Mais il pose une obligation politique claire : la transition n’a pas vocation à devenir un pouvoir permanent. Dès lors que le scrutin est maintenant reporté sine die, la question centrale n’est plus seulement de savoir quand les Haïtiens voteront. Elle est de savoir quelle nouvelle échéance le gouvernement va proposer, sur quelle base, avec quel calendrier et avec quelles garanties pour empêcher qu’un nouveau report ne devienne le début d’une transition sans terme clairement défini.
Léandro S LÉONARD
Djovany Michel est journaliste d’investigation, PDG et rédacteur en chef de Satellite509, média indépendant et sans subvention, spécialisé dans la dénonciation de la corruption et de la mauvaise gouvernance. Il est l’actuel secrétaire général du Réseau Haïtien des Journalistes Anti-Corruption (RHAJAC).
Spécialités : gouvernance, corruption, géopolitique
Basé entre Haïti et la République dominicaine.
