État d’urgence en série: à qui profite la routine ?
4 min read
Trois états d’urgence en environ un an. À ce rythme, l’exception devient la règle. Le gouvernement du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé vient de décréter, pour trois mois, du 18 septembre au 18 décembre 2026, un nouvel état d’urgence dans l’Ouest, l’Artibonite et le Centre. Motif invoqué : les gangs. Motif de toujours.
Rien de neuf, d’ailleurs. L’Ouest et l’Artibonite y ont eu droit dès juillet 2024, puis le pays entier en septembre de la même année, jusqu’en janvier 2025. Le pouvoir de l’époque a remis ça en août 2025 sur les trois mêmes départements. À chaque fois, la même justification : la sécurité se dégrade. À chaque fois, le même bilan : elle se dégrade encore.
Alors, à quoi sert un état d’urgence qui n’urgence rien ? Que change-t-il pour l’habitant de Croix-des-Bouquets, de Thomazeau, de Carrefour, de Gressier, de Kenscoff, Marchand-Dessalines ou de Mirebalais ? Les gangs tiennent toujours leurs territoires, les routes restent coupées, les déplacés dorment toujours dans les camps. Pour eux, avec ou sans décret, la peur ne change pas d’adresse.

Pour le pouvoir, en revanche, la différence est réelle. Un état d’urgence élargit les marges de manœuvre : restrictions de circulation, perquisitions, détentions, mobilisation exceptionnelle des moyens de l’État. Le tout avec un contrôle allégé, puisqu’aucun Parlement n’est là pour regarder ce qui se décide et ce qui se dépense. L’état d’urgence profite d’abord à celui qui le décrète.
Reste à savoir à quoi peut servir cette latitude. Car le pays est déjà en mode électoral, même si le décret a été modifié sans qu’aucune date ne soit retenue. Les candidatures se dessinent, les plateformes s’organisent, et le pouvoir, lui, a déjà son candidat : Wilner Joseph, porté par Viktwa, la plateforme considérée comme celle du pouvoir. Ce n’est pas un reproche en soi. Mais une précampagne sans calendrier échappe plus facilement aux règles, et c’est là que le flou devient commode.
Dans ce flou, un détail attire l’attention. Des échos persistants laissent entendre que ce candidat aurait voyagé aux États-Unis la semaine dernière avec un passeport diplomatique, alors qu’il aurait quitté le cabinet du Premier ministre. Si cela se confirmait, le décret sur la détention de ces documents exigerait pourtant leur restitution une fois les fonctions terminées. Il ne s’agirait pas d’un simple oubli administratif, mais de la marque d’un candidat qui garderait un pied dans l’appareil d’État.
Or cet appareil dispose aujourd’hui, grâce à l’état d’urgence, de moyens exceptionnels et d’un contrôle minimal. Un pouvoir qui peut mobiliser des fonds au nom de la sécurité, une campagne qui n’a pas de date de départ, un candidat qui ne se serait pas tout à fait détaché de l’État : la question s’impose d’elle-même. Qui garantit que les ressources mobilisées au nom de la sécurité ne serviront pas aussi, de près ou de loin, la campagne ?
Nous n’accusons personne de détournement. Nous constatons simplement qu’aucun mécanisme public ne permet de s’en assurer. Combien a été mobilisé ? Où est-il allé ? Qui rend des comptes ? Tant que ces réponses manqueront, l’état d’urgence ressemblera moins à un plan de sécurité qu’à un confort de gouvernance.
Le 18 décembre n’est pas loin. Si, d’ici là, les gangs reculent, on s’en réjouira. Si rien ne bouge, on saura au moins à qui l’urgence aura profité. Et sans date d’élection à l’horizon, rien n’indique que ce sera la dernière.
Gladimi BRUNI
@Léandro
Djovany Michel est journaliste d’investigation, PDG et rédacteur en chef de Satellite509, média indépendant et sans subvention, spécialisé dans la dénonciation de la corruption et de la mauvaise gouvernance. Il est l’actuel secrétaire général du Réseau Haïtien des Journalistes Anti-Corruption (RHAJAC).
Spécialités : gouvernance, corruption, géopolitique
Basé entre Haïti et la République dominicaine.
