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Après cinq ans au pouvoir, marqués par la corruption et le soutien aux gangs, Martelly veut revenir en sauveur d’Haïti

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Il est impossible de comprendre la profondeur de la crise haïtienne actuelle sans revenir sur les décisions politiques qui ont marqué les dernières décennies. Parmi les périodes qui méritent un examen particulier figure le quinquennat de Michel Joseph Martelly, à la tête du pays de mai 2011 à février 2016. Son accession à la présidence avait suscité de nombreux espoirs dans une population encore traumatisée par le séisme du 12 janvier 2010. Pourtant, cinq ans plus tard, Haïti se retrouvait plongé dans une nouvelle crise institutionnelle, politique et sociale, avec des institutions fragilisées et une confiance populaire profondément ébranlée.

Élu dans un contexte de reconstruction nationale, Michel Martelly avait la responsabilité de contribuer au redressement d’un pays confronté à des difficultés considérables. La population attendait des infrastructures, des emplois, une amélioration des conditions de vie, un système éducatif plus accessible et, surtout, un État capable de répondre aux besoins fondamentaux des citoyens. Mais au-delà des promesses et des discours, quel bilan peut-on réellement retenir de cette administration ?

L’un des dossiers les plus emblématiques de cette période reste incontestablement celui de PetroCaribe. Ce programme de coopération avec le Venezuela représentait une occasion importante pour Haïti de financer des projets de développement grâce aux conditions préférentielles accordées sur les achats de pétrole. Ces ressources auraient pu contribuer à transformer durablement le paysage économique et social du pays. Pourtant, les enquêtes menées par les institutions haïtiennes ont révélé de graves irrégularités dans la gestion de ces fonds, notamment des problèmes liés aux contrats, aux décaissements et à l’exécution de plusieurs projets.

Certes, PetroCaribe couvre plusieurs administrations, et toute la responsabilité ne peut être imputée à Michel Martelly. Toutefois, les rapports d’enquête ont particulièrement mis en évidence les années de sa présidence. Cette situation soulève une interrogation fondamentale : comment un pays qui avait bénéficié d’importantes ressources financières a-t-il pu se retrouver avec autant de besoins non satisfaits, sans que les responsables de la gestion publique rendent pleinement compte de leurs décisions ?

Joseph Michel Martelly, sanctionné par la communauté internationale pour trafic de stupéfiants, blanchiment d’argent et de soutien aux groupes armés.

Pendant que les ressources publiques faisaient l’objet de controverses, les institutions démocratiques connaissaient également une dégradation préoccupante. Les élections législatives et locales accumulaient les retards, les tensions entre les pouvoirs s’intensifiaient et, en janvier 2015, le Parlement cessait de fonctionner normalement après l’expiration des mandats de plusieurs élus. Michel Martelly s’est alors retrouvé à gouverner par décret.

Cette évolution ne constituait pas un simple désaccord entre responsables politiques. Elle représentait un affaiblissement des mécanismes démocratiques censés garantir l’équilibre des pouvoirs et empêcher la concentration de l’autorité entre les mains d’un seul exécutif. Comment pouvait-on espérer construire un État de droit tout en laissant les institutions représentatives perdre progressivement leur capacité à exercer leur mission ?

Mais l’héritage de Michel Martelly ne se limite pas à la gestion des ressources publiques et aux difficultés institutionnelles. Il faut également examiner la question de sa succession politique.

À l’approche de la fin de son mandat, l’ancien président a soutenu Jovenel Moïse, candidat du Parti haïtien Tèt Kale (PHTK). Ce choix a permis au même camp politique de rester au centre du pouvoir après le départ de Martelly. Jovenel Moïse, qui ne disposait pas d’une longue expérience dans la gestion des institutions nationales, a ainsi bénéficié du soutien d’une structure politique déjà installée au pouvoir.

Le scrutin de 2015, remporté au premier tour par Jovenel Moïse selon les résultats provisoires, a été marqué par de nombreuses contestations avant son annulation. Une nouvelle élection a finalement eu lieu en novembre 2016, conduisant à sa victoire et à son investiture en février 2017. Cette succession politique posait déjà une question essentielle : le pays avait-il réellement besoin d’un changement de dirigeant ou d’une transformation profonde de son système de gouvernance ?

L’arrivée de Jovenel Moïse n’a malheureusement pas permis de résoudre les difficultés institutionnelles. Les contestations autour de PetroCaribe, les mobilisations populaires, les accusations de mauvaise gestion, les retards électoraux et les tensions entre les pouvoirs ont continué à fragiliser le pays. En 2019, le Parlement ne parvenait plus à fonctionner normalement, tandis que le pouvoir exécutif s’enfonçait dans une crise politique de plus en plus profonde.

La situation sécuritaire s’est également détériorée. Les groupes armés ont progressivement étendu leur influence, tandis que les institutions chargées de garantir la sécurité et la justice perdaient leur capacité à protéger efficacement la population. Le pays a ainsi connu une succession de crises qui ont considérablement réduit l’autorité de l’État.

Il serait toutefois simpliste de prétendre que Michel Martelly est, à lui seul, à l’origine de tous ces problèmes. Les difficultés d’Haïti sont anciennes et impliquent plusieurs générations de dirigeants, des élites économiques, des acteurs politiques, des institutions défaillantes ainsi que des facteurs internationaux. Néanmoins, cette complexité ne saurait exonérer les responsables de leurs décisions et de leurs choix politiques.

Des sanctions internationales pour trafic de drogue et soutien aux gangs

L’héritage politique de Michel Martelly est également marqué par de graves accusations formulées par des puissances étrangères. Le 20 août 2024, les États-Unis, à travers leur département du Trésor, ont imposé des sanctions à l’ancien président pour son implication présumée dans le trafic international de stupéfiants, le blanchiment des revenus issus de ces activités et son soutien financier à plusieurs gangs basés en Haïti.

Selon les autorités américaines, Michel Martelly aurait abusé de son influence pour faciliter le trafic de drogue, notamment de cocaïne destinée aux États-Unis. Washington lui reproche également d’avoir parrainé plusieurs groupes armés haïtiens, contribuant ainsi à la violence et à l’instabilité politique du pays.

Ces accusations ont pris une dimension supplémentaire le 15 décembre 2025, lorsque l’Union européenne a également inscrit Michel Martelly sur sa liste de sanctions dans le cadre des mesures restrictives adoptées face à la violence des gangs en Haïti.

Dans sa décision officielle, le Conseil de l’Union européenne affirme que l’ancien président a participé directement à la création du gang Base 257. Il lui reproche également d’avoir financé, parrainé et soutenu plusieurs groupes armés, notamment Base 257, Village-de-Dieu, Ti Bois et Grand-Ravine. Selon les autorités européennes, ces groupes auraient bénéficié de son soutien, notamment par la fourniture d’armes à feu, afin de défendre ses intérêts économiques, promouvoir son agenda politique et contrôler certains territoires.

L’Union européenne estime que ce financement a contribué à l’insécurité et à l’instabilité en Haïti. Il s’agit d’accusations particulièrement graves qui dépassent les simples controverses liées à la gestion politique et administrative d’un ancien chef d’État.

Il convient néanmoins de préciser que ces sanctions constituent des mesures restrictives prises par des autorités étrangères et ne doivent pas être présentées comme des condamnations pénales prononcées par un tribunal. Elles n’en soulèvent pas moins de sérieuses interrogations sur les rapports entre certaines personnalités politiques, les intérêts économiques et les groupes armés qui terrorisent la population haïtienne.

Comment un ancien président de la République, qui a dirigé le pays pendant cinq années, peut-il aujourd’hui solliciter une nouvelle fois la confiance des citoyens alors que plusieurs puissances étrangères lui reprochent précisément d’avoir contribué au financement et au développement de groupes armés ?

Le retour de Martelly : une nouvelle ambition présidentielle face aux interrogations du passé

C’est dans ce contexte que l’ambition politique de Michel Martelly prend aujourd’hui une dimension particulièrement importante. L’ancien chef de l’État entend revenir au premier plan de la vie politique haïtienne. Son inscription comme prétendant à la présidence sur la plateforme du Conseil électoral provisoire (CEP), sous la bannière du groupement politique DEBLOKE, traduit sa volonté de retrouver les plus hautes responsabilités de la République, plusieurs années après avoir quitté le Palais national.

Cette perspective soulève des interrogations qui dépassent largement la question de son droit à participer à la compétition électorale. Dans une démocratie, un ancien président peut naturellement nourrir de nouvelles ambitions politiques, à condition de respecter les dispositions légales applicables. Mais le droit de se porter candidat ne dispense pas de l’obligation politique de répondre de son bilan. Lorsqu’un ancien dirigeant sollicite à nouveau la confiance populaire, il doit aussi accepter que son passage au pouvoir soit réexaminé, que ses décisions soient questionnées et que ses responsabilités soient mises en perspective.

Dès lors, une question mérite d’être posée : qu’est-ce que Michel Martelly entend proposer aujourd’hui aux Haïtiens qu’il n’a pas réussi à leur apporter pendant ses cinq années à la tête de l’État ? S’agit-il d’un véritable projet de rupture avec les pratiques politiques du passé ou d’une volonté de reprendre les commandes d’un système dont il a lui-même été l’un des principaux acteurs ?

Plus encore, Haïti peut-il raisonnablement espérer sortir de son interminable spirale de crises en confiant une nouvelle fois son destin à des personnalités qui ont déjà exercé le pouvoir sans parvenir à consolider durablement les institutions ? Le pays doit-il continuer à recycler les mêmes dirigeants, les mêmes réseaux politiques et les mêmes méthodes de gouvernance, tout en espérant obtenir des résultats différents ?

La question devient d’autant plus pertinente que la continuité politique incarnée par le PHTK, sous Martelly puis sous Jovenel Moïse, n’a pas permis d’empêcher l’aggravation des fractures nationales. Si cette expérience politique devait retrouver les commandes de l’État, quelles garanties les électeurs auraient-ils que les erreurs du passé ne se reproduiront pas ? Quelles réformes concrètes seraient proposées pour éviter une nouvelle mauvaise gestion des ressources publiques, restaurer l’autorité des institutions et empêcher que les intérêts particuliers ne prennent une nouvelle fois le dessus sur l’intérêt général ?

Il ne s’agit pas de considérer que toute personne ayant déjà dirigé le pays doit être définitivement exclue de la vie politique. Il s’agit plutôt de rappeler qu’une démocratie ne peut fonctionner durablement sans mémoire, sans responsabilité et sans exigence de résultats. Un ancien président qui souhaite revenir au pouvoir ne peut se contenter de présenter de nouvelles promesses comme si son précédent passage à la tête de l’État n’avait jamais existé.

Il serait également légitime de demander à Michel Martelly de clarifier sa position sur les dossiers qui ont profondément marqué son quinquennat : PetroCaribe, le fonctionnement des institutions, la transparence dans la gestion des fonds publics et les choix politiques ayant conduit à sa succession. Il devrait également répondre aux accusations formulées par les autorités américaines et européennes concernant ses rapports présumés avec les groupes armés. Les électeurs ont le droit de savoir ce qu’il reconnaît comme erreurs, ce qu’il entend corriger et ce qu’il propose de différent.

Au-delà de sa candidature, c’est donc la capacité du système politique haïtien à se renouveler qui se trouve une nouvelle fois mise à l’épreuve. Car si les mêmes acteurs reviennent avec les mêmes pratiques, sans bilan contradictoire ni véritable obligation de rendre des comptes, comment espérer que le pays emprunte enfin une trajectoire différente ? Et si cette nouvelle ambition présidentielle devait conduire à la reproduction des mécanismes de mauvaise gouvernance déjà dénoncés, qui en supporterait encore les conséquences ? Ce seraient, une fois de plus, les citoyens, les familles appauvries, les jeunes privés de perspectives et les générations futures.

Haïti face à l’épreuve de sa mémoire politique

Aujourd’hui, alors qu’Haïti fait face à une crise sécuritaire, institutionnelle, économique et humanitaire majeure, il devient indispensable de revisiter cette période de son histoire. Non pas pour désigner un seul responsable de tous les malheurs du pays, mais pour comprendre comment les décisions prises hier ont contribué à façonner les difficultés d’aujourd’hui.

La reconstruction d’Haïti ne passera pas uniquement par le remplacement des dirigeants, mais aussi par la fin de l’impunité, la transparence dans la gestion des ressources publiques, le renforcement des institutions et l’obligation de rendre des comptes. Le pays a besoin d’un renouvellement des pratiques politiques, d’une vision de développement crédible et de dirigeants capables de placer l’intérêt national au-dessus de leurs ambitions personnelles.

Michel Martelly a exercé le pouvoir pendant cinq ans. Jovenel Moïse lui a succédé dans la continuité politique du PHTK. Aujourd’hui, l’ancien président veut retrouver la magistrature suprême. Mais avant de lui accorder une nouvelle confiance, les Haïtiens ont le droit de demander quel bilan il tire de son premier passage, quelles leçons il en a retenues et quelles garanties il peut apporter pour éviter que l’histoire ne se répète.

Car le véritable danger pour Haïti n’est peut-être pas seulement le retour d’un ancien président. Il réside surtout dans la possibilité de voir revenir, avec les mêmes hommes et les mêmes réseaux, les mécanismes qui ont contribué à l’affaiblissement de l’État.

Un pays peut-il espérer un avenir différent lorsqu’il continue de confier son destin aux acteurs qui ont déjà participé à façonner son passé ? Et combien de fois Haïti devra-t-il répéter les mêmes erreurs avant de comprendre que le changement de visage au sommet de l’État ne suffit pas lorsque les pratiques de gouvernance, elles, demeurent inchangées ?

Écrit par Junior PIERRE

Djovany Michel est journaliste d’investigation, PDG et rédacteur en chef de Satellite509, média indépendant et sans subvention, spécialisé dans la dénonciation de la corruption et de la mauvaise gouvernance. Il est l’actuel secrétaire général du Réseau Haïtien des Journalistes Anti-Corruption (RHAJAC).

Spécialités : gouvernance, corruption, géopolitique

Basé entre Haïti et la République dominicaine.

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