Le trajet entre l’Ouest et le Grand Sud bloqué : Steeve Khawly s’enrichit, la population souffre et Alix Didier Fils-Aimé ainsi que Vladimir Paraison gardent un silence de cimetière
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En Haïti, voyager vers le Grand Sud est devenu une véritable épreuve. Pour des milliers de citoyens, le passage par l’Autorité Portuaire Nationale (APN) n’est plus une simple étape avant d’embarquer sur un bateau. C’est un parcours marqué par l’humiliation, la peur, la chaleur écrasante et des conditions que beaucoup jugent indignes.
Chaque jour, des hommes, des femmes, des personnes âgées et des enfants se massent devant les grilles de l’APN dans l’espoir d’obtenir une place sur un bateau à destination des départements du Sud, de la Grand’Anse ou des Nippes. Ils attendent pendant des heures sous un soleil accablant, respirent la poussière soulevée par la circulation et ignorent s’ils pourront finalement embarquer.
Le plus révoltant est que cette situation n’est pas causée par une catastrophe naturelle. Elle est la conséquence directe de l’insécurité qui continue de paralyser les principaux axes routiers reliant Port-au-Prince au Grand Sud. Les gangs armés contrôlent plusieurs tronçons stratégiques, obligeant les voyageurs à emprunter la voie maritime, devenue l’unique alternative pour beaucoup.
Ce dossier relance également le débat sur les réseaux d’influence qui gravitent autour du Grand Sud. Le 24 mars 2023, le gouvernement canadien dirigé par le premier ministre Justin Trudeau a imposé des sanctions à l’homme d’affaires Steeve Khawly. Ottawa l’accusait de soutenir la violence et l’insécurité en Haïti et d’en tirer profit. Les mesures comprenaient notamment le gel de ses avoirs au Canada ainsi qu’une interdiction d’entrée sur le territoire canadien.
Bien avant ces sanctions, plusieurs enquêtes journalistiques avaient déjà mis en cause Steeve Khawly, évoquant son implication présumée dans la transformation de l’axe routier du Grand Sud en un corridor dominé par des groupes armés et dans le développement de circuits maritimes privés, aux côtés de son cousin, Joël Khawly, pour le transport de passagers, de marchandises et de commerçants.
Aujourd’hui, alors que des milliers d’Haïtiens sont contraints d’emprunter la voie maritime en raison de l’insécurité, plusieurs observateurs dénoncent ce qu’ils qualifient de passivité, voire de complaisance, de l’administration d’Alix Didier Fils-Aimé face à une situation qui profite à certains intérêts économiques. Ils estiment que tant que les routes nationales resteront sous le contrôle des gangs, ceux qui tireraient avantage des circuits alternatifs continueront de prospérer.
Les témoignages recueillis sont bouleversants. Des femmes enceintes auraient été contraintes d’attendre pendant des heures devant les barrières de l’APN, au point que certaines auraient commencé leur travail d’accouchement sur place, sous le regard impuissant des autres voyageurs.
Des citoyens racontent également avoir été repoussés brutalement par certains agents de sécurité. Selon plusieurs témoignages, des coups de crosse seraient parfois utilisés pour disperser la foule. D’autres affirment que des tirs en l’air sont effectués afin de faire reculer les personnes qui tentent de s’approcher de l’entrée.
Pour beaucoup, l’humiliation ne s’arrête pas là. Après avoir passé toute une journée devant les barrières, certains repartent sans avoir pu entrer. Ils sont alors contraints de retourner vers le Champ-de-Mars ou d’autres quartiers de la capitale pour passer la nuit, avant de revenir le lendemain revivre la même épreuve.
Plusieurs voyageurs dénoncent également des pratiques de corruption. Selon leurs déclarations, certains affirment avoir dû verser 1 000 gourdes, parfois davantage, à des intermédiaires ou à des personnes chargées de la sécurité afin d’obtenir un accès plus rapide ou une place sur un bateau. Ces allégations traduisent une situation profondément préoccupante.
Même une fois à l’intérieur de l’enceinte portuaire, les difficultés persistent. Lorsque les embarcations arrivent tard dans la nuit, des familles entières sont contraintes de dormir à même le sol. En raison de l’insécurité qui règne autour du port, les autorités limiteraient les sorties, laissant les voyageurs attendre dans des conditions extrêmement précaires.
Cette réalité soulève de sérieuses interrogations sur la capacité de l’État à garantir la libre circulation des citoyens sur son propre territoire.
Comment un Haïtien peut-il être traité comme un réfugié dans son propre pays simplement parce qu’il veut rejoindre sa famille dans le Grand Sud ?
Comment expliquer que les routes nationales demeurent sous le contrôle de groupes armés alors que les autorités annoncent régulièrement des opérations de sécurité ?
À quoi servent les importants moyens financiers, logistiques et matériels consacrés à la lutte contre les gangs si les citoyens sont encore obligés de traverser la mer pour éviter les routes nationales ?
Pourquoi des femmes enceintes, des enfants et des personnes âgées doivent-ils subir de telles souffrances pour effectuer un simple déplacement à l’intérieur du pays ?
Combien de temps encore le gouvernement demandera-t-il à la population de s’adapter à une situation qui ne devrait jamais être considérée comme normale ?
Ces questions interpellent directement le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé ainsi que le directeur général de la Police nationale d’Haïti, André Jonas Vladimir Paraison.
Depuis leur arrivée aux responsabilités, les promesses de reprise du contrôle des territoires occupés par les gangs se multiplient. Pourtant, la réalité vécue par les citoyens raconte une tout autre histoire. Lorsqu’une population ne peut plus circuler librement sur les routes nationales et qu’elle doit subir humiliations, violences et extorsions pour voyager à l’intérieur de son propre pays, il est difficile de parler d’un retour de l’autorité de l’État.
Face à cette situation, les autorités compétentes, notamment l’Inspection générale de la PNH, l’Unité de Lutte Contre la Corruption (ULCC), le Parquet de Port-au-Prince et la direction de l’Autorité Portuaire Nationale, devraient diligenter une enquête urgente sur les conditions d’accueil des voyageurs, les allégations de mauvais traitements et les soupçons de perception illégale d’argent au sein de l’APN.
Les Haïtiens ne demandent pas un privilège. Ils réclament simplement le droit fondamental de circuler librement, en sécurité et dans la dignité sur le territoire de leur propre pays.
Par Sanon Marc-Antoine.
Djovany Michel est journaliste d’investigation, PDG et rédacteur en chef de Satellite509, média indépendant et sans subvention, spécialisé dans la dénonciation de la corruption et de la mauvaise gouvernance. Il est l’actuel secrétaire général du Réseau Haïtien des Journalistes Anti-Corruption (RHAJAC).
Spécialités : gouvernance, corruption, géopolitique
Basé entre Haïti et la République dominicaine.
