CNE : fonds annoncés, paiements absents, l’État pris au piège de ses propres déclarations
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Plus d’un an après la dissolution du Centre National des Équipements (CNE), l’État haïtien fait face à de graves accusations d’opacité et de mauvaise gestion concernant les fonds destinés à indemniser les anciens employés de l’institution. En cause : un décalage troublant entre les annonces officielles du ministère de l’Économie et des Finances (MEF) et la réalité des paiements effectivement reçus par les bénéficiaires. Des dizaines de familles affirment aujourd’hui vivre dans l’incertitude, tandis que des sommes annoncées comme disponibles demeurent introuvables.

Capture d’écran de la note de presse du ministère de l’Économie et des Finances (13 novembre 2025) annonçant que « les chèques relatifs au règlement des salaires et compensations des anciens employés du CNE sont désormais disponibles », dans le cadre de l’application du décret du 2 septembre 2024 portant dissolution du Centre National des Équipements.
Dans une note de presse publiée le 13 novembre 2025, le MEF affirmait pourtant sans équivoque que « les chèques relatifs au règlement des salaires et compensations des anciens employés du CNE sont désormais disponibles ». Le ministère précisait que ces paiements s’inscrivaient dans l’application du décret du 2 septembre 2024 portant dissolution du CNE, visant le « règlement définitif des droits dus aux anciens employés ». Pour les concernés, cette formulation incluait clairement non seulement les arriérés de salaires, mais aussi les indemnités et compensations prévues par la législation du travail, d’autant plus que le MEF réitérait son « engagement à respecter les principes de transparence et d’équité ».
Toujours selon la note, « la remise desdits chèques s’effectuera dans les locaux du MEF », une déclaration interprétée par les anciens agents comme la preuve que les fonds avaient été effectivement décaissés par le Trésor public. « Lè MEF di klèman chèk yo disponib pou salè ak konpansasyon, sa vle di kòb la sòti nan Trezò piblik la », soutient un ancien cadre du CNE, rappelant que de telles annonces engagent juridiquement l’administration financière de l’État.
Or, plusieurs mois après cette communication officielle, la réalité observée sur le terrain contredit frontalement le discours gouvernemental. Selon des témoignages concordants, seuls neuf mois d’arriérés de salaires ont été versés, tandis que les indemnités légales et compensations annoncées n’ont jamais été perçues. « Kòb la di li dekese, men li pa janm rive jwenn anplwaye yo », dénoncent des ex-agents, qui s’interrogent ouvertement sur la destination réelle des fonds présentés comme disponibles.
Cette exécution partielle entre également en contradiction avec la décision du Conseil des ministres du 20 août 2025, laquelle prévoyait explicitement la couverture des arriérés de salaires et des indemnités dues aux anciens employés. Pour les syndicats du CNE, il ne s’agit ni d’un retard administratif ni d’une simple confusion, mais bien d’un manquement grave de l’État à ses propres engagements, ouvrant la voie à des soupçons de réaffectation ou de détournement des ressources publiques.
L’absence totale de communication officielle pour expliquer cette situation ne fait qu’aggraver le malaise. Aucun rapport de décaissement, aucune ventilation budgétaire, aucun document justificatif n’a été rendu public pour éclairer l’opinion sur le sort des montants annoncés par le MEF. Ce silence institutionnel, perçu comme un mépris envers les travailleurs lésés, renforce les accusations visant directement l’ancienne direction du ministère de l’Économie et des Finances.
Pour les représentants syndicaux, les annonces publiques du MEF constituent des engagements administratifs clairs et opposables à l’État, dont l’inexécution pourrait engager la responsabilité juridique des autorités concernées. « On ne peut pas annoncer des fonds, puis disparaître sans explication », martèle un porte-parole des anciens employés, dénonçant une gestion « opaque, irresponsable et contraire aux principes de bonne gouvernance ».
Au-delà du cas du CNE, cette affaire met une nouvelle fois en lumière les failles structurelles de la gestion publique en Haïti, où les décisions officielles et les communications gouvernementales semblent trop souvent rester lettre morte. Tant que la lumière ne sera pas faite sur ces fonds annoncés mais jamais intégralement versés, préviennent les anciens agents, la confiance déjà fragile entre l’État et les citoyens continuera de s’éroder, au risque d’aggraver encore la crise de crédibilité des institutions publiques.
Djovany Michel est PDG et rédacteur en chef de Satellite509, un média d’investigation indépendant. Journaliste d’enquête, il est spécialisé dans la dénonciation de la corruption, la mauvaise gouvernance, les abus de pouvoir et les violations de l’intérêt public. Ses travaux portent sur des enjeux nationaux et internationaux, avec une approche rigoureuse, critique et documentée.
