Crise entre le MENFP et l’École normale supérieure : l’ENS dénonce une rupture unilatérale et interpelle le ministre Antoine Augustin
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Une nouvelle crise secoue le secteur de l’éducation en Haïti. Le Conseil de direction de l’École normale supérieure (ENS), entité de l’Université d’État d’Haïti (UEH), a adressé une lettre de protestation formelle au ministre de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle, Antoine Augustin, pour dénoncer la déclaration unilatérale de caducité des protocoles liant l’ENS au MENFP. Dans cette correspondance datée du 25 février 2026, l’ENS accuse le ministre de fouler aux pieds les engagements contractuels de l’État et de fragiliser gravement la crédibilité institutionnelle du ministère.




Au cœur du litige se trouvent deux accords majeurs : le Protocole d’accord ENS–MENFP signé le 2 mai 2013 et le Protocole de collaboration MENFP–UEH du 3 février 2020. Ces textes encadraient l’intégration prioritaire des diplômés de l’ENS dans le système éducatif public, après une période probatoire et dans le respect des règles de l’administration publique. En déclarant ces accords caducs par une simple correspondance datée du 16 février 2026, le ministre Antoine Augustin est accusé d’avoir agi sans concertation, ni base juridique solide.
Le Conseil de direction de l’ENS souligne d’abord une grave irrégularité procédurale. Le Protocole de 2020 prévoit clairement, en cas de différend, une résolution graduée passant par le dialogue, puis la médiation du Protecteur du citoyen, avant tout recours administratif. Or, aucune de ces étapes n’a été respectée. Pour l’ENS, cette décision unilatérale constitue une violation manifeste des clauses contractuelles librement consenties par l’État haïtien.
Plus encore, l’ENS rappelle que le Protocole de 2020 était conclu pour cinq ans, avec reconduction tacite en l’absence de dénonciation écrite trois mois avant son expiration. Aucun document officiel ne prouve que le MENFP ait respecté ce délai. En conséquence, selon l’ENS, l’accord a été automatiquement reconduit jusqu’en février 2030, rendant juridiquement infondée toute déclaration de caducité en 2026.
Sur le fond, l’institution universitaire accuse le ministre Augustin de travestir le contenu des accords. Contrairement à ce que laisse entendre le MENFP, le protocole de 2013 ne garantissait pas une intégration automatique et inconditionnelle. Il prévoyait un recrutement conforme aux règles de la fonction publique, après stage et période probatoire. En brandissant le décret de 2005 sur le concours public pour justifier la rupture, le ministère est accusé de mauvaise foi et de lecture sélective des textes.
L’argument avancé par le MENFP concernant la création des universités publiques régionales est également battu en brèche. L’ENS rappelle que ces universités existaient déjà avant 2013, ce qui n’avait nullement empêché la signature du protocole. Pour le Conseil de direction, cet argument relève davantage d’un prétexte administratif que d’une justification sérieuse.
Si l’ENS reconnaît les difficultés budgétaires et structurelles du système éducatif, elle estime que celles-ci ne sauraient justifier un désengagement unilatéral de l’État. Au contraire, ces contraintes auraient dû conduire à une renégociation encadrée et transparente des accords existants. En agissant seul, le ministre Antoine Augustin est accusé d’alimenter les tensions sociales et de mépriser le dialogue institutionnel.
La lettre évoque également un contexte lourd de violences et de frustrations, rappelant notamment l’assassinat de Grégory Saint-Hilaire à l’ENS en octobre 2020 et celui de Wanderson Zamy devant le MENFP en août 2025. Pour les responsables de l’ENS, ces drames devraient inciter les autorités à plus de prudence et de respect dans leurs décisions, au lieu d’imposer des mesures perçues comme arbitraires.
Face à cette situation, l’ENS exige la suspension immédiate de la décision ministérielle, l’ouverture de négociations formelles, la preuve d’une éventuelle dénonciation conforme aux délais contractuels et la mise en place d’un comité de suivi pour planifier les recrutements. Au-delà du bras de fer administratif, ce dossier met en lumière une question fondamentale : celle de la parole de l’État. En s’attaquant aux accords liant le MENFP à l’ENS, le ministre Antoine Augustin engage non seulement sa responsabilité politique, mais aussi la crédibilité de l’institution qu’il dirige.
Léandro S Léonard
Djovany Michel est PDG et rédacteur en chef de Satellite509, un média d’investigation indépendant. Journaliste d’enquête, il est spécialisé dans la dénonciation de la corruption, la mauvaise gouvernance, les abus de pouvoir et les violations de l’intérêt public. Ses travaux portent sur des enjeux nationaux et internationaux, avec une approche rigoureuse, critique et documentée.
