Fort National : Emmanuel Ménard, représentant du gouvernement, promet des livres dans un quartier sans réelle sécurité, ni eau potable ni infrastructures
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En visite au Fort National le 29 avril 2026, le ministre de la Culture Emmanuel Ménard a annoncé la construction prochaine d’une bibliothèque moderne. Une initiative présentée comme un levier d’accès au savoir, mais qui suscite déjà scepticisme et interrogations dans un quartier marqué par des décennies de promesses non tenues.
Le quartier historique du Fort National semble condamné à un éternel recommencement. En effet, le Dr Emmanuel Ménard, Ministre de la Culture et de la Communication, a visité ce quartier le mercredi 29 avril 2026 pour annoncer la construction imminente d’une bibliothèque moderne. Selon des informations communiquées lors de cette visite, le projet viserait à offrir un espace de lecture, de recherche et de formation pour les jeunes du quartier, avec une livraison annoncée « avant l’été ». Aucun budget détaillé, aucune source de financement officielle, ni entreprise chargée des travaux n’ont toutefois été rendus publics à ce stade, laissant planer un flou important sur la faisabilité réelle du projet.

« Nous voulons offrir aux jeunes du Fort National un lieu digne pour apprendre et se former », a déclaré le ministre, selon des participants présents sur place.
Dans ce quartier qui tente péniblement de panser ses plaies après des années de terreur imposée par les gangs, le contraste est frappant. La sécurité s’améliore, certes, et les familles regagnent leurs demeures délabrées, mais elles retrouvent un paysage urbain dépourvu de tout service de base. L’absence d’infrastructures essentielles, assainissement, électricité, accès régulier à l’eau potable, rend l’annonce d’une bibliothèque presque surréaliste, comme si l’on posait un pansement de luxe sur une fracture ouverte.
« Nou bezwen dlo ak sekirite avan tout bagay. Yon bibliyotèk se bon bagay, men se pa sa ki ijan pou nou kounye a », confie un habitant rencontré sur place.
Ce n’est pourtant pas la première fois qu’un haut dignitaire promet monts et merveilles aux résidents du Fort. On se souvient encore des projets de reconstruction post-séisme lancés après 2010, censés transformer ces pentes en modèles d’urbanisme moderne. Le projet 16/6, piloté par le FAES entre 2011 et 2014, visait la réhabilitation de l’habitat et des infrastructures communautaires. Le plan de rénovation urbaine de l’UCLBP, lancé dans la même période, ainsi que les interventions de la DINEPA sur les réservoirs d’eau, n’ont jamais atteint leurs objectifs initiaux. Plusieurs chantiers ont été abandonnés ou laissés inachevés, alimentant une défiance persistante au sein de la population.
Ainsi, au fil des années, les poses de première pierre se sont multipliées sans déboucher sur des réalisations concrètes, laissant derrière elles des chantiers fantômes et des espoirs déçus.
Le timing de cette nouvelle promesse ministérielle interroge. Pourquoi s’engager sur une échéance aussi courte « avant l’été » dans un pays où les procédures administratives et les blocages budgétaires ralentissent les projets les plus simples ? En l’absence de données techniques et financières précises, cette annonce apparaît davantage comme une opération de communication que comme un projet structuré. Du côté des autorités, cette initiative s’inscrirait dans une volonté affichée de relancer l’accès à la culture dans les quartiers populaires, mais sur le terrain, le doute persiste.
Pour les jeunes du quartier, à l’origine de l’invitation du ministre, l’attente est double. L’accès au savoir est une nécessité, mais ils restent lucides sur leurs priorités immédiates. « Nou bezwen lekòl, travay, dlo ak sekirite. Si yo fè bibliyotèk la, li bon, men sa pa sifi », explique un jeune du quartier. Une bibliothèque sans routes d’accès décentes et dans un environnement où l’eau potable reste un luxe apparaît comme une réponse partielle à une crise multidimensionnelle. L’État semble ici privilégier le symbolique au détriment du structurel, en se focalisant sur un équipement culturel sans plan global de réhabilitation urbaine.
Au-delà du projet lui-même, c’est la crédibilité de l’État qui est en jeu. Dans un quartier où les promesses non tenues ont profondément érodé la confiance citoyenne, chaque nouvelle annonce est désormais accueillie avec prudence, voire méfiance. Si elle voit effectivement le jour, cette bibliothèque pourrait constituer un signal positif. Mais sans transparence sur son financement, sans calendrier réaliste et sans intégration dans un plan global de développement, elle risque de rejoindre la longue liste des projets annoncés mais jamais réalisés.
En définitive, la bibliothèque d’Emmanuel Ménard sera-t-elle une réalité ou un simple projet de plus dans l’archive des illusions publiques ? Sans engagements concrets, sans suivi rigoureux et sans vision structurelle, cette annonce pourrait bien n’être qu’un chapitre supplémentaire dans l’histoire des rendez-vous manqués entre l’État haïtien et ses quartiers populaires.
Djovany Michel est journaliste d’investigation, PDG et rédacteur en chef de Satellite509, média indépendant et sans subvention, spécialisé dans la dénonciation de la corruption et de la mauvaise gouvernance. Il est l’actuel secrétaire général du Réseau Haïtien des Journalistes Anti-Corruption (RHAJAC).
Spécialités : gouvernance, corruption, géopolitique
Basé entre Haïti et la République dominicaine.
