Haïti/République dominicaine : au-delà des trois points, les Grenadiers jouent un match chargé d’histoire à la veille du massacre du Persil
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La sélection haïtienne de football affronte la République dominicaine ce jeudi 1er octobre 2026 au stade olympique Félix Sánchez, à Saint-Domingue, pour la troisième journée de la Ligue A de la Ligue des nations de la Concacaf. Le coup d’envoi est prévu à 8 h du soir, heure d’Haïti et de la République dominicaine.
Les deux sélections arrivent invaincues avec six points après deux victoires. Haïti occupe la deuxième place du groupe A avec une différence de buts de +3, devant la République dominicaine, troisième avec +2. Curaçao occupe la première place, également avec six points.
Sur le terrain, l’enjeu est clair. Les Grenadiers cherchent à poursuivre leur parcours et à renforcer leur position dans la course à la qualification pour la Gold Cup 2027. Ils restent sur une victoire 2-0 contre le Costa Rica, tandis que les Dominicains ont battu Trinidad-et-Tobago 2-1.
Mais difficile d’isoler complètement ce match du lourd contexte historique, politique et migratoire entre les deux pays.
La rencontre se joue à la veille du 89e anniversaire du massacre de 1937, connu notamment sous le nom de « massacre du Persil ». Entre le 2 et le 8 octobre 1937, des milliers d’Haïtiens et de Dominicains d’origine haïtienne ont été tués en République dominicaine sous le régime du dictateur Rafael Trujillo. Le nombre de victimes du massacre est généralement estimé entre 20 000 et 30 000 selon les sources historiques, certaines estimations allant de 14 000 à 40 000 personnes.
L’histoire entre Haïti et la République dominicaine porte aussi les traces d’un autre épisode sensible. De 1822 à 1844, sous la présidence de Jean-Pierre Boyer, Haïti contrôle l’ensemble de l’île. Une période que l’historiographie dominicaine retient largement comme « l’occupation haïtienne ».
Mais cette page de l’histoire comporte un fait majeur : dès 1822, le gouvernement haïtien abolit l’esclavage dans la partie orientale de l’île, libérant les personnes qui y étaient encore réduites en esclavage.
Ces 22 années restent toutefois profondément ancrées dans la mémoire dominicaine en raison des mesures autoritaires, des expropriations, des contraintes économiques et du service militaire imposés par le pouvoir haïtien. La période prend fin en 1844 avec la proclamation de l’indépendance de la République dominicaine.
Deux siècles plus tard, cette histoire continue d’alimenter des lectures différentes des deux côtés de la frontière et rappelle à quel point les relations entre Haïti et la République dominicaine sont marquées par un passé commun, douloureux et complexe.
Près de neuf décennies après le massacre du Persil, la situation des migrants haïtiens en République dominicaine demeure au centre de vives controverses.
En octobre 2024, le gouvernement dominicain a annoncé des opérations visant à rapatrier jusqu’à 10 000 migrants en situation irrégulière par semaine.
Mais derrière les chiffres des expulsions se trouvent aussi de graves abus : viols, vols, extorsions et assassinats par certains agents de la Direction générale de la migration (DGM) en République dominicaine.
Des organisations dominicaines de défense des droits humains ont également dénoncé des cas de profilage racial, d’arrestations arbitraires, de mauvais traitements et d’usage excessif de la force lors d’opérations migratoires. Des allégations de violences sexuelles et fondées sur le genre ont également été rapportées. Les autorités dominicaines soutiennent, de leur côté, que les rapatriements doivent respecter les droits fondamentaux et la dignité des personnes concernées, pourtant aucune action réelle n’a été adoptée pour punir les agents malveillants.
C’est dans ce climat que les Grenadiers entrent sur la pelouse du stade Félix Sánchez.
Le football ne réparera évidemment pas les injustices du passé et ne réglera pas la crise migratoire actuelle. Mais pour de nombreux Haïtiens, ce Haïti-République dominicaine dépasse nécessairement la simple bataille pour trois points.
Une victoire haïtienne à Saint-Domingue pourrait ainsi être vécue comme une réponse symbolique sur le terrain, un moment de fierté pour une population dont une partie observe avec indignation les abus visant des migrants haïtiens de l’autre côté de la frontière.
Ce jeudi soir, les Grenadiers joueront pour trois points. Mais pour la quasi-totalité de leur public, le poids symbolique du match sera bien plus lourd.
Djovany Michel
Djovany Michel est journaliste d’investigation, PDG et rédacteur en chef de Satellite509, média indépendant et sans subvention, spécialisé dans la dénonciation de la corruption et de la mauvaise gouvernance. Il est l’actuel secrétaire général du Réseau Haïtien des Journalistes Anti-Corruption (RHAJAC).
Spécialités : gouvernance, corruption, géopolitique
Basé entre Haïti et la République dominicaine.
