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124 000 expulsions en 4 mois, 10 millions pour Haïti : la politique de Luis Abinader entre fermeté et contradictions dans une île marquée par l’insécurité

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Le gouvernement de la République dominicaine a annoncé une contribution de 10 millions de dollars au Fonds fiduciaire des Nations unies destiné à soutenir le déploiement d’une force internationale chargée de lutter contre les gangs en Haïti. Cette contribution, confirmée par le président Luis Abinader ce 1er mai 2026, s’inscrit dans une stratégie régionale visant à contenir l’instabilité sécuritaire qui fragilise l’ensemble de l’île.

Selon les autorités dominicaines, un engagement similaire pourrait être renouvelé en 2027, traduisant, selon elles, une volonté d’inscrire leur action dans la durée. « La stabilité d’Haïti est une priorité stratégique pour toute la région », a déclaré Luis Abinader lors d’une intervention officielle, rappelant les liens étroits — mais complexes — entre les deux pays partageant l’île d’Hispaniola.

Photo du président de la République dominicaine, Luis Abinader, lors d’une apparition officielle.

Cependant, cette annonce intervient dans un contexte marqué par des tensions récurrentes entre les deux nations. Le dossier migratoire reste particulièrement sensible. Depuis le début de l’année 2026, les opérations de rapatriement de migrants haïtiens se sont intensifiées, suscitant des critiques d’organisations de défense des droits humains. Des témoignages évoquent des arrestations brutales, des conditions de détention précaires, ainsi que des cas de violences et d’abus à l’encontre de ressortissants haïtiens.

Cette situation ravive un sentiment ancien, mêlé de méfiance et de blessures historiques. La mémoire collective haïtienne reste marquée par des épisodes douloureux, notamment le massacre de 1937, souvent appelé « massacre de la rivière Massacre », survenu sous le régime de Rafael Trujillo, au cours duquel des milliers d’Haïtiens ont été tués à la frontière.

Plus récemment, les tensions autour de la construction d’un canal d’irrigation du côté haïtien sur la rivière Massacre, en septembre 2023, ont ravivé les crispations. Le 15 septembre 2023, le président Luis Abinader avait ordonné la fermeture complète de la frontière terrestre, maritime et aérienne avec Haïti, dénonçant une initiative unilatérale. Cette décision avait fortement impacté les échanges commerciaux et aggravé les difficultés économiques des populations frontalières.
Dans ce climat, certains analystes évoquent une relation marquée par une forme d’ambivalence : d’un côté, une volonté affichée de coopération et de stabilisation régionale ; de l’autre, des politiques migratoires strictes et des discours parfois perçus comme traduisant un sentiment de supériorité ou de méfiance envers les Haïtiens.

Historiquement, la présence haïtienne en République dominicaine a été significative, notamment dans les secteurs agricoles et de la construction. Des générations de travailleurs haïtiens ont contribué à l’économie dominicaine, souvent dans des conditions difficiles. Malgré cela, ils restent fréquemment exposés à des discriminations et à une précarité juridique persistante.

Dans ce contexte, l’annonce d’une contribution financière à la sécurité en Haïti suscite des réactions contrastées. Certains y voient un geste de responsabilité régionale, d’autres une stratégie visant à contenir une crise perçue avant tout comme une menace pour la stabilité dominicaine.

Il convient toutefois de rappeler que la crise sécuritaire dans la région ne se limite pas à Haïti et qu’elle possède une dimension transfrontalière. En République dominicaine, les autorités elles-mêmes reconnaissent une montée de certaines formes de criminalité liées notamment au trafic de migrants, à la fraude, à l’extorsion et à la violence. Plusieurs rapports récents montrent que la question sécuritaire est en réalité partagée, bien que sous des formes différentes. Selon des données internationales, la criminalité y reste préoccupante, avec des milliers de vols recensés chaque année et un niveau de risque qualifié de « critique » dans certaines zones urbaines comme Santo Domingo (OSAC). En 2025, plusieurs faits divers ont également marqué l’actualité, notamment une fusillade meurtrière à Dajabón en mai, ainsi que des opérations policières controversées contre des suspects à Santiago.

Par ailleurs, les violences ne concernent pas uniquement les migrants haïtiens. Des rapports d’organisations comme Amnesty International soulignent une réalité plus large : discriminations, abus policiers et violences affectent aussi bien des Dominicains que des personnes d’origine haïtienne ou perçues comme telles (Amnesty International). Des études récentes indiquent même une augmentation des incidents de violence visant à la fois les migrants haïtiens et des Dominicains noirs, dans un climat marqué par des tensions identitaires (BTI 2026).

Les Nations unies et d’autres instances internationales ont également exprimé leurs préoccupations. En 2025, des experts de l’ONU ont dénoncé les conditions de certaines opérations migratoires, évoquant des traitements contraires aux engagements internationaux, notamment lors d’expulsions massives ou d’interventions dans des hôpitaux visant des femmes haïtiennes enceintes (The Guardian). Dans un contexte régional instable, marqué par des flux migratoires importants et des réseaux de trafic, plusieurs observateurs insistent sur le fait que l’île d’Hispaniola fait face à une insécurité imbriquée, où criminalité, tensions sociales et migrations irrégulières s’alimentent mutuellement.

Ainsi, loin d’opposer un pays « en crise » à un autre « stable », la réalité révèle une situation plus complexe : la sécurité reste un défi commun, et les violences — qu’elles touchent Dominicains ou migrants — traduisent des fragilités structurelles qui dépassent les frontières nationales.

Pour de nombreux observateurs, la question dépasse le simple cadre sécuritaire. Elle renvoie à la nécessité d’un dialogue sincère entre les deux pays, fondé sur le respect mutuel, la reconnaissance des réalités historiques et la protection des droits humains.
Alors que la crise sécuritaire en Haïti continue de s’aggraver, toute initiative internationale est scrutée à l’aune de son efficacité réelle. Mais pour être durable, la stabilité ne pourra se construire sans une approche globale, intégrant sécurité, développement économique et coopération régionale équilibrée.
Entre solidarité affichée et tensions persistantes, les relations haïtiano-dominicaines restent à la croisée des chemins.

Djovany Michel est journaliste d’investigation, PDG et rédacteur en chef de Satellite509, média indépendant et sans subvention, spécialisé dans la dénonciation de la corruption et de la mauvaise gouvernance. Il est l’actuel secrétaire général du Réseau Haïtien des Journalistes Anti-Corruption (RHAJAC).

Spécialités : gouvernance, corruption, géopolitique

Basé entre Haïti et la République dominicaine.

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