La fin de règne du CPT approche : deux décrets pour bâillonner la parole et sanctuariser l’impunité
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À moins de deux mois de la date officiellement annoncée pour la fin de la Transition, le pouvoir en place ne donne plus le change. L’urgence n’est ni la sécurité, ni des élections crédibles, encore moins la restauration de l’État de droit. L’urgence est ailleurs : se protéger. L’adoption précipitée, le 18 décembre 2025, de deux décrets sensibles par le Conseil des ministres consacre une logique de fin de règne, où l’auto-préservation supplante l’intérêt général.
Un décret sur la diffamation pour intimider, pas pour réformer
Présenté sous l’emballage trompeur de la « modernisation juridique », le décret sur la diffamation apparaît pour ce qu’il est : un instrument de dissuasion contre la parole libre. En Haïti, le journalisme critique et la liberté d’expression ont souvent été les derniers remparts face à l’arbitraire. Légiférer par décret sur un pilier aussi fondamental n’a rien d’une réforme sereine : c’est un avertissement adressé aux voix dérangeantes, une menace voilée contre celles et ceux qui enquêtent, dénoncent et refusent le silence.
Haute Cour de Justice : l’art de verrouiller toute poursuite
Plus grave encore, le décret relatif à l’organisation et au fonctionnement de la Haute Cour de Justice marque un saut qualitatif dans l’institutionnalisation de l’impunité. En subordonnant les poursuites pour corruption à l’aval préalable de l’exécutif, le pouvoir érige un mur procédural quasi infranchissable. C’est un verrouillage délibéré de l’accès à la justice, une négation frontale de la séparation des pouvoirs et de toute logique de reddition de comptes.
Dans un pays ravagé par une corruption endémique, affaiblir les mécanismes de contrôle revient à envoyer un message limpide : certains responsables seraient au-dessus des lois. La Transition, censée réparer, consacre. Elle ne rétablit pas la confiance ; elle l’enterre.
Un calendrier qui trahit la peur de rendre des comptes
À l’approche du 7 février 2026, ces décrets prennent une dimension encore plus troublante. Ils ne préparent pas l’après-Transition dans un esprit de responsabilité ; ils anticipent l’avenir pénal de celles et ceux qui exercent aujourd’hui le pouvoir. Le soupçon est désormais légitime : le CPT gouverne avec l’obsession de se prémunir contre toute poursuite, non avec la volonté de servir le pays.
Une Transition qui renonce à sa raison d’être
En légiférant par décret sur les libertés publiques et la justice, le Conseil présidentiel de transition et le gouvernement de facto court-circuitent le débat national, piétinent une légitimité déjà fragile et transforment la Transition en mécanisme de protection corporatiste. Une Transition qui muselle la parole et domestique la justice cesse d’être une Transition.
L’impunité n’a jamais stabilisé Haïti
Loin d’apaiser le climat politique, ces choix ne feront qu’approfondir la défiance entre l’État et la population. L’histoire récente du pays est sans appel : toute tentative de bâillonnement finit par nourrir la colère populaire. L’impunité institutionnalisée n’est jamais un facteur de stabilité ; elle est le prélude aux crises à venir.
En s’enfermant dans une logique de protection judiciaire, le pouvoir actuel confirme une vérité amère : ce n’est pas la Transition qui s’achève, c’est la crédibilité de ceux qui la dirigent.
Djovany Michel est journaliste d’investigation, PDG et rédacteur en chef de Satellite509, média indépendant et sans subvention, spécialisé dans la dénonciation de la corruption et de la mauvaise gouvernance. Il est l’actuel secrétaire général du Réseau Haïtien des Journalistes Anti-Corruption (RHAJAC).
Spécialités : gouvernance, corruption, géopolitique
Basé entre Haïti et la République dominicaine.
