Haïti : les anciens sénateurs Joseph Lambert et Youri Latortue recadrent l’ambassadeur du Canada André François Giroux
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Les anciens présidents du Sénat, Joseph Lambert et Youri Latortue, ont publié une déclaration conjointe dans laquelle ils appellent au respect strict de la souveraineté judiciaire haïtienne, à la suite de propos attribués à l’ambassadeur du Canada en Haïti, André François Giroux, relatifs à une décision rendue par la Cour d’appel de Port-au-Prince.

Ces réactions interviennent après des déclarations publiques faites le 19 avril 2026 à Montréal, lors des Journées internationales de la diaspora haïtienne, au cours desquelles le diplomate canadien a critiqué la décision de la cour d’appel ayant ordonné la relaxe des deux anciens sénateurs dans une affaire de corruption présumée. Il y aurait vu un signal préoccupant quant à l’indépendance de la justice haïtienne.

Dans un arrêt rendu le mercredi 11 mars 2026, la troisième section de la Cour d’appel de Port-au-Prince a infirmé l’ordonnance du juge d’instruction Marthel Jean Claude, qui avait précédemment ordonné l’arrestation et le renvoi de l’ex-sénateur Youri Latortue devant le tribunal criminel pour détournement de biens publics, entre autres chefs d’accusation. Cette décision s’inscrit dans le cadre de l’annulation globale de la procédure visant également Joseph Lambert.
La juridiction a jugé la procédure entachée d’irrégularités, évoquant notamment une saisine prématurée du juge d’instruction en violation des étapes légales. En conséquence, l’ensemble des actes d’instruction ainsi que le réquisitoire introductif du parquet ont été déclarés nuls.
Les juges ont également relevé des insuffisances dans les éléments de preuve produits, pointant en particulier des rapports attribués à l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC) dépourvus de signature, ce qui, selon la Cour, leur ôte toute valeur juridique dans une procédure pénale.

La Cour d’appel a par ailleurs rappelé que, dans les affaires de détournement de fonds publics, l’ULCC doit attendre les conclusions des instances de contrôle financier avant d’engager l’action publique. Malgré les réquisitions du ministère public en faveur de la poursuite de l’affaire, la juridiction a estimé que les conditions légales n’étaient pas réunies pour engager des poursuites pénales.

Dans leur document officiel, Joseph Lambert et Youri Latortue indiquent avoir pris connaissance des déclarations du diplomate canadien, tout en exprimant leurs préoccupations face à toute prise de position étrangère susceptible d’interférer avec le fonctionnement des institutions nationales.
Ils rappellent que les décisions rendues par les juridictions haïtiennes relèvent exclusivement de l’ordre juridique interne et de l’exercice souverain de l’autorité de l’État. Selon eux, toute appréciation publique de ces décisions par des acteurs étrangers pourrait en altérer la perception et fragiliser leur portée.
Les deux anciens sénateurs insistent également sur la nécessité pour les représentants diplomatiques accrédités en Haïti de faire preuve de réserve et de prudence, en particulier lorsqu’il s’agit de questions liées à la justice. Ils soulignent que les principes de souveraineté et de non-ingérence doivent demeurer au cœur des relations entre États.

Ils affirment par ailleurs que la décision rendue par la Cour d’appel s’inscrit dans l’exercice normal des compétences reconnues par la Constitution et les lois de la République, et qu’elle mérite d’être pleinement respectée.
Il convient de rappeler que le 4 novembre 2022, les gouvernements du Canada et des États-Unis avaient conjointement imposé des sanctions contre Joseph Lambert, alors président du tiers restant du Sénat, ainsi que contre Youri Latortue. Ces sanctions étaient liées à des accusations présumées de trafic illicite de drogue et de financement d’activités criminelles, des allégations que les deux concernés contestent.
À travers cette prise de position, Joseph Lambert et Youri Latortue réaffirment leur attachement aux principes de souveraineté nationale, d’indépendance des institutions et de respect de l’ordre juridique interne. Ils appellent à une coopération internationale fondée sur l’équilibre, la responsabilité et le respect des cadres institutionnels haïtiens.
Cette déclaration intervient dans un contexte marqué par des tensions persistantes autour du rôle des partenaires internationaux dans les affaires internes du pays, relançant le débat sur les limites de l’intervention diplomatique dans les processus judiciaires nationaux.
Djovany Michel est journaliste d’investigation, PDG et rédacteur en chef de Satellite509, média indépendant et sans subvention, spécialisé dans la dénonciation de la corruption et de la mauvaise gouvernance. Il est l’actuel secrétaire général du Réseau Haïtien des Journalistes Anti-Corruption (RHAJAC).
Spécialités : gouvernance, corruption, géopolitique
Basé entre Haïti et la République dominicaine.
