Jocelerme Privert veut redevenir président, mais que répond-il sur la gestion des fonds publics ?
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Candidat à la prochaine présidentielle sous la bannière d’Ayiti Transfòme, l’ancien président provisoire Jocelerme Privert revient sur la scène politique avec des promesses de redressement national. Pourtant, les décisions de financement prises sous son administration, notamment l’engagement de 33,26 millions de dollars tirés du fonds PetroCaribe, ainsi que les constats de la Cour supérieure des comptes sur l’efficacité des dépenses publiques, soulèvent des questions sur son bilan et sa conception de la responsabilité politique.
Jocelerme Privert veut de nouveau diriger Haïti. Le 15 septembre 2026, l’ancien président provisoire a confirmé avoir soumis sa candidature sur la plateforme du Conseil électoral provisoire (CEP), sous la bannière du regroupement politique Ayiti Transfòme. Il avait dirigé le pays de février 2016 à février 2017, une période marquée par une transition politique difficile et des décisions importantes concernant l’utilisation des ressources publiques. Son retour dans la course présidentielle pose donc une question légitime : quel bilan peut-il présenter sur la gestion de l’État durant son passage au pouvoir, et quelles explications peut-il fournir sur les décisions financières prises sous son administration ?
L’une des principales pistes concerne les fonds PetroCaribe. Le 27 janvier 2017, il a été rapporté que le Conseil des ministres avait adopté, le 28 septembre 2016, une résolution autorisant des prélèvements pouvant atteindre 33 268 729 dollars américains sur ce fonds pour financer treize projets déjà initiés. L’information avait été confirmée par Yves Romain Bastien, alors ministre de l’Économie et des Finances. La résolution, publiée dans le numéro 179 du journal officiel Le Moniteur, daté du 10 octobre 2016, prévoyait notamment des financements pour des travaux routiers, des projets urbains et des infrastructures publiques. Cette décision constitue un point de départ concret pour évaluer les choix de l’administration Privert-Jean-Charles en matière de dépenses publiques.

Parmi les projets concernés figuraient la réhabilitation de la route Cayes-Jérémie, pour 5 835 867 dollars, celle de la route Petite-Rivière-de-Nippes–Petit-Trou-de-Nippes, pour 5 millions de dollars, ainsi que les travaux d’urgence sur la route Colladère–Cerca-Carvajal, évalués à 5 375 702 dollars. La résolution prévoyait également 6 millions de dollars pour la construction de la route Jacmel–La Vallée, 2 millions pour la réhabilitation de la route Meyotte–Frères, 1 million pour la rénovation urbaine à Chansolme et 800 000 dollars pour la construction du marché public de Grande-Rivière-du-Nord. La rénovation de la Villa d’Accueil devait, pour sa part, bénéficier de 1,08 million de dollars. D’autres projets concernaient notamment des infrastructures dans la région de Saint-Marc et le bord de mer du Cap-Haïtien. Selon les précisions rapportées à l’époque, le montant autorisé ne signifiait pas que la totalité de l’enveloppe avait effectivement été décaissée. La distinction est essentielle : il faut établir, pour chaque projet, les montants versés, les travaux exécutés et les résultats obtenus.
La question de la route Cayes-Jérémie mérite une attention particulière. Dans son audit spécifique de gestion des projets financés par PetroCaribe, la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) retrace plusieurs décisions de financement relatives à cette route. Le financement répertorié atteignait au total 19 835 867 dollars, répartis entre des résolutions adoptées en avril 2015, en juillet 2015 et en septembre 2016. La dernière, d’un montant de 5 835 867 dollars, correspond à celle prise sous l’administration Privert-Jean-Charles. Le rapport indique que le marché avait été attribué de gré à gré. Ce mode d’attribution constitue un élément à examiner au regard des règles de passation des marchés publics, mais ne suffit pas, à lui seul, à démontrer une fraude. Surtout, les deux premières tranches de financement avaient été autorisées avant l’arrivée de Privert au pouvoir. Il serait donc inexact de lui attribuer la responsabilité de l’ensemble des 19,8 millions de dollars ou de toutes les décisions prises sur ce projet. L’enjeu est plutôt de déterminer quelles décisions ont été prises sous son administration, quels contrôles ont été réalisés et si les fonds supplémentaires ont produit les résultats attendus.
Les interrogations sur l’efficacité des dépenses publiques ne se limitent pas à PetroCaribe. Dans son rapport sur la situation financière de l’État et l’efficacité des dépenses publiques pour l’exercice 2016-2017, la CSCCA a dressé un tableau préoccupant de l’exécution des investissements publics. Sur une enveloppe d’investissement de 42,65 milliards de gourdes prévue dans le budget rectificatif, seulement 6,9 milliards avaient été décaissés, soit 16,11 %. La Cour a également relevé des retards importants dans plusieurs projets routiers et des insuffisances dans les études de faisabilité. Elle a notamment jugé totalement inefficace le projet de construction du marché public de Fontamara, lancé en 2012, après plusieurs années de travaux interrompus et d’inachèvement. Environ 10 millions de dollars avaient été décaissés sur un montant contractuel de 16 millions. Ces constats mettent en évidence les faiblesses du suivi des investissements et de l’utilisation des ressources publiques.
Le cas de Fontamara exige toutefois une précision importante : le projet avait été lancé quatre ans avant l’entrée en fonction de Privert. Le rapport de la CSCCA couvre l’exercice allant du 1er octobre 2016 au 30 septembre 2017, période durant laquelle trois gouvernements se sont succédé : celui de Martelly-Paul, celui de Privert-Jean-Charles et celui de Moïse-Lafontant. Les constats relatifs à cet exercice ne peuvent donc pas être attribués indistinctement à l’ancien président provisoire. Ils révèlent néanmoins un problème plus large de continuité des projets, de contrôle des dépenses et de responsabilité des autorités successives. Pour apprécier le bilan de Privert avec rigueur, il faut distinguer les projets hérités, les décisions prises pendant son mandat et les dépenses engagées après son départ.
Cette distinction n’exonère pas l’ancien chef de l’État de toute interrogation politique. Lorsqu’une administration autorise des financements publics, elle doit pouvoir rendre compte de ses choix, des mécanismes de contrôle mis en place et des résultats obtenus. Dans le cas des 33,26 millions de dollars autorisés en septembre 2016, des questions demeurent : quels montants ont été effectivement décaissés pour chacun des treize projets ? Quelles entreprises ont obtenu les marchés ? Les travaux ont-ils été livrés conformément aux contrats ? Les autorités ont-elles publié des bilans permettant de comparer les sommes engagées aux réalisations ? Et, lorsque les résultats n’ont pas été au rendez-vous, quelles mesures ont été prises pour établir les responsabilités et protéger les intérêts de l’État ?
Ces questions prennent une dimension particulière alors que Privert ambitionne de revenir à la tête du pays. En se portant candidat, il sollicite de nouveau la confiance d’une population confrontée à l’insécurité, à l’affaiblissement des institutions et à la défiance envers les dirigeants politiques. Il ne suffit donc pas de présenter des propositions pour la sécurité, la justice ou la relance économique : un ancien chef de l’État doit aussi pouvoir expliquer les décisions prises lorsqu’il disposait des leviers du pouvoir. La transparence sur les dépenses publiques et la capacité à reconnaître les insuffisances d’une administration font partie des exigences auxquelles tout prétendant à la présidence devrait être confronté.
À ce stade, les rapports consultés ne permettent pas d’affirmer que Jocelerme Privert a personnellement détourné les 33,26 millions de dollars autorisés sous son administration, ni qu’il a organisé de faux projets. Ils ne permettent pas non plus de lui imputer l’ensemble des irrégularités relevées dans les audits de PetroCaribe, qui couvrent plusieurs années et plusieurs gouvernements. Mais l’absence de preuve d’une responsabilité pénale personnelle ne fait pas disparaître la question de la responsabilité politique. L’ancien président peut-il présenter un bilan détaillé des projets financés sous son administration, des sommes effectivement dépensées et des résultats obtenus ? Peut-il expliquer quels contrôles ont accompagné ces financements et ce qui a été fait lorsque des projets n’ont pas répondu aux objectifs annoncés ?
Avant de solliciter une nouvelle fois le suffrage des Haïtiens, Jocelerme Privert devrait pouvoir répondre à ces interrogations avec des documents, des chiffres et des résultats vérifiables. La question n’est pas de le déclarer coupable sans preuve, mais de savoir sur quel bilan il entend fonder sa nouvelle ambition présidentielle et quelle garantie il peut donner que la gestion des fonds publics sera, cette fois, soumise à un contrôle rigoureux et transparent.
Léandro S LÉONARD
Djovany Michel est journaliste d’investigation, PDG et rédacteur en chef de Satellite509, média indépendant et sans subvention, spécialisé dans la dénonciation de la corruption et de la mauvaise gouvernance. Il est l’actuel secrétaire général du Réseau Haïtien des Journalistes Anti-Corruption (RHAJAC).
Spécialités : gouvernance, corruption, géopolitique
Basé entre Haïti et la République dominicaine.
