Moïse Jean-Charles, Walson Sanon et Betty Lamy cités à la tête d’un réseau de trafic d’organes : un juge saisi, mais aucune suite depuis
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Le mécanisme est désormais connu. Chaque fois que le dossier du trafic d’organes refait surface dans l’actualité, une réponse institutionnelle est brandie : un juge est saisi. Puis plus rien. Pas d’ordonnance. Pas d’arrestation. Pas même un début de démantèlement. Une stratégie qui, loin de faire avancer l’enquête, semble surtout servir à étouffer le scandale.

Le 11 novembre 2025, Walson Sanon, Moïse Jean-Charles et Betty Lamy, connue pour ses liens avec l’ancien sénateur Moïse Jean-Charles, ont comparu devant le juge d’instruction Benjamin Félismé dans une enquête pour trafic d’organes.
Depuis cette audition, l’instruction piétine. Aucun acte judiciaire significatif n’a été posé. Aucun réseau n’a été inquiété. Aucun suspect n’a été interpellé. Pourtant, les accusations sont graves, répétées et, surtout, corroborées par des déclarations publiques au sommet de l’État.

Les anciens conseillers présidentiels Leslie Voltaire et Fritz Alphonse Jean ont eux-mêmes reconnu l’existence de dérives inquiétantes dans le secteur du commerce aquatique. Des révélations qui auraient dû déclencher immédiatement des enquêtes judiciaires et policières. Mais là encore, silence total.
Selon des informations concordantes, ce réseau s’appuierait sur le commerce d’anguilles pour masquer des activités criminelles transnationales : trafic d’organes, blanchiment d’argent et narcotrafic. Plusieurs noms reviennent avec insistance : Moïse Jean-Charles, Betty Lamy, Fritz Richardson Junior et Walson Sanon. Des acteurs influents, évoluant à la frontière du politique et des affaires, dans un système opaque où les intérêts privés semblent dicter le rythme des institutions.

Le Réseau haïtien des journalistes anti-corruption (RHAJAC) affirme que ces éléments ne relèvent pas de simples rumeurs, mais d’un faisceau d’indices, de témoignages et de recoupements. L’Association nationale pour la protection des ressources aquatiques (ANAPRA), dans une note officielle datée du 30 mai 2025, a d’ailleurs écarté certains de ses membres cités dans ce dossier, reconnaissant implicitement la gravité des faits dénoncés.
Des rapports relayés par des agences internationales et des déclarations d’instances proches des Nations unies évoquent également des dérives mafieuses dans ce secteur. Malgré cela, aucune procédure judiciaire sérieuse n’a été enclenchée.
Ce blocage soulève une question centrale : la justice haïtienne est-elle encore capable d’agir lorsqu’elle est confrontée à des réseaux impliquant des figures politiques majeures ?
Pour Djovany Michel, secrétaire général du RHAJAC, le constat est sans ambiguïté : « Quand un juge est saisi d’un dossier aussi grave et qu’aucune suite n’est donnée pendant des mois, il ne s’agit plus de lenteur judiciaire. C’est une stratégie. Une manière d’éteindre l’affaire sans la traiter. »
Dans ce dossier, la saisine du juge apparaît de plus en plus comme un outil de communication judiciaire. Une réponse de façade destinée à calmer la pression médiatique, sans volonté réelle de faire éclater la vérité. Pendant ce temps, les réseaux présumés continuent d’opérer, à l’abri de toute poursuite.
Plus grave encore, plusieurs sources évoquent l’existence de relais au sein même des institutions, capables de freiner ou d’orienter les procédures. Le nom d’un ancien conseiller présidentiel, Emmanuel Vertilaire, a également été cité dans ce dossier, renforçant les soupçons d’ingérence politique dans un scandale que la justice peine à faire avancer. Emmanuel Vertilaire est présenté comme un proche de Moïse Jean-Charles au sein du pouvoir à l’époque, ainsi que d’autres acteurs positionnés dans des structures clés de l’État.
Dans ce contexte, l’inaction judiciaire ne peut plus être interprétée comme une simple défaillance. Elle devient un facteur de protection. Un écran qui empêche toute mise en cause réelle des responsables.
Combien de temps encore cette stratégie pourra-t-elle fonctionner ?
Combien de victimes faudra-t-il pour que la justice agisse réellement ?
Le RHAJAC appelle à l’ouverture immédiate d’une enquête indépendante, nationale et internationale, avec des garanties strictes d’impartialité. Sans intervention extérieure, ce dossier risque de rejoindre la longue liste des crimes graves étouffés en Haïti.
Djovany Michel est journaliste d’investigation, PDG et rédacteur en chef de Satellite509, média indépendant et sans subvention, spécialisé dans la dénonciation de la corruption et de la mauvaise gouvernance. Il est l’actuel secrétaire général du Réseau Haïtien des Journalistes Anti-Corruption (RHAJAC).
Spécialités : gouvernance, corruption, géopolitique
Basé entre Haïti et la République dominicaine.
