Abinader durcit encore la frontière : la République dominicaine érige de nouvelles barrières face à Haïti
4 min read
SANTO DOMINGO, 9 juin 2026 — Le président dominicain Luis Abinader a dévoilé une nouvelle stratégie baptisée « Frontera Fuerte » (Frontière Forte), un vaste programme visant à renforcer le contrôle de la frontière entre la République dominicaine et Haïti. Présentée au Palais national devant des directeurs de médias et plusieurs personnalités influentes, cette initiative prévoit notamment l’extension de la clôture frontalière, la construction de nouveaux postes de surveillance, le développement d’infrastructures routières et l’intégration de nouvelles provinces au système d’urgence 911.
Pour les autorités dominicaines, ce plan répond à des impératifs de sécurité nationale et de contrôle migratoire. Cependant, de nombreux observateurs y voient également un nouveau durcissement de la politique menée par l’administration Abinader à l’égard d’Haïti, dans un contexte où les relations entre les deux pays demeurent marquées par la méfiance et les tensions.
Parmi les mesures annoncées figure l’agrandissement de la barrière frontalière ainsi que la création d’un nouveau marché binational à Restauración, dans la province de Dajabón. Ce marché devrait être relié à Tilory, une localité haïtienne située de l’autre côté de la frontière. Le gouvernement dominicain affirme vouloir mieux encadrer les échanges commerciaux et renforcer la surveillance d’une zone qu’il considère comme vulnérable.

Dans le document présenté par les autorités, Tilory est décrite comme un secteur où l’occupation progressive des abords de la route internationale compliquerait les opérations de contrôle. Les responsables dominicains évoquent des problèmes liés à l’urbanisation non planifiée, à la pauvreté et à l’absence de mécanismes efficaces de gestion transfrontalière.
Cette nouvelle offensive sécuritaire s’ajoute à une série de mesures déjà adoptées ces dernières années par le gouvernement d’Abinader. Depuis 2024, les autorités dominicaines ont multiplié les expulsions de migrants en situation irrégulière, renforcé la présence militaire à la frontière et accéléré la construction de segments de mur frontalier.
Pour plusieurs défenseurs des droits humains, ces décisions traduisent une approche essentiellement sécuritaire d’une problématique pourtant complexe. Ils estiment que les défis migratoires, économiques et humanitaires qui affectent les deux pays nécessitent davantage de coopération bilatérale que de barrières physiques.
Le gouvernement dominicain soutient pour sa part que ces investissements permettront de réduire les activités criminelles transfrontalières, d’améliorer les contrôles douaniers et de moderniser les infrastructures dans les provinces frontalières. Le plan prévoit également la construction de nouveaux ponts stratégiques à Manzanillo, La Vigía et Don Miguel afin de faciliter les déplacements des forces de sécurité.
Alors que les autorités dominicaines présentent « Frontera Fuerte » comme un projet de souveraineté et de développement territorial, plusieurs voix en Haïti s’interrogent sur les conséquences de ce renforcement sécuritaire pour les populations vivant des échanges quotidiens entre les deux pays.
Dans un contexte régional déjà fragilisé par la crise multidimensionnelle que traverse Haïti, cette nouvelle étape de la politique frontalière dominicaine risque de raviver les débats sur l’avenir des relations entre les deux nations qui partagent l’île d’Hispaniola depuis plus de deux siècles.
Djovany Michel est journaliste d’investigation, PDG et rédacteur en chef de Satellite509, média indépendant et sans subvention, spécialisé dans la dénonciation de la corruption et de la mauvaise gouvernance. Il est l’actuel secrétaire général du Réseau Haïtien des Journalistes Anti-Corruption (RHAJAC).
Spécialités : gouvernance, corruption, géopolitique
Basé entre Haïti et la République dominicaine.
