Satellite509

l'info qui dérange, la vérité qui libère.

Assassinat de Jovenel Moïse : les dénégations de Thérèse Longchamp Laguerre en Haïti ne suffisent pas, la justice américaine doit retracer les visas des Colombiens

5 min read

L’audition de Thérèse Longchamp Laguerre remet au premier plan les révélations publiées par Satellite509 en juin 2026 sur les conditions dans lesquelles des ressortissants colombiens soupçonnés dans l’assassinat de Jovenel Moïse ont obtenu leurs visas haïtiens. Face aux dénégations de son avocat, une exigence demeure : confronter les déclarations aux archives consulaires.

Selon le compte rendu de son audition, l’ancienne consule générale d’Haïti à Barahona a comparu ce mardi 13 octobre 2026 devant le juge chargé de l’instruction, Cyprien J. F. Denis Pierre. Son avocat, Me Samuel Madistin, affirme qu’elle a été entendue comme  » témoin expert « , compte tenu de ses anciennes responsabilités. Il rejette les accusations concernant la délivrance de visas aux Colombiens et soutient que sa cliente n’a jamais rencontré de ressortissant colombien au consulat.

Il faut rappeler que la nomination initiale de Thérèse Longchamp Laguerre remonte à 2009. Elle a exercé ses fonctions en République dominicaine en tant que ministre conseillère puis consule générale pendant plus de 15 ans. Elle a été officiellement rappelée de ses fonctions le 27 juin 2024. Ce rappel s’est inscrit dans le cadre d’une vaste restructuration menée par la ministre des Affaires étrangères de l’époque, Dominique Dupuy, visant à renouveler le corps diplomatique haïtien.
Joseph Benoît Laguerre, ancien député et mari de Thérèse Longchamp Laguerre, a manœuvré pour bloquer le rappel de son épouse. Ces démarches n’ont toutefois pas empêché son rappel officiel.

Thérèse Longchamp Laguerre, alors consule générale d’Haïti à Barahona, avant son rappel.

La réponse de son avocat ne règle pas la question soulevée par notre enquête. Ne pas avoir personnellement rencontré les demandeurs ne permet pas, à lui seul, d’établir qu’aucun visa n’a été autorisé ou délivré sous sa responsabilité.

En juin 2026, notre rédaction rapportait, sur la base des déclarations de deux sources diplomatiques en poste en République dominicaine à l’époque des faits, que les Colombiens concernés auraient payé 2 000 dollars américains chacun pour obtenir un visa haïtien. Selon ces sources, ils ne résidaient pas légalement sur le territoire dominicain.

Ces mêmes sources affirmaient que seules cinq représentations haïtiennes étaient habilitées à délivrer des visas aux personnes résidant légalement en République dominicaine. Selon leurs déclarations, les visas concernés auraient été délivrés par la représentation de Barahona, alors dirigée par Thérèse Longchamp Laguerre, qui en aurait autorisé la délivrance.

Les registres de délivrance, les dossiers de demande, les copies de passeports, les signatures, les reçus et les correspondances administratives doivent permettre de confronter les soupçons aux faits. Les enquêteurs doivent également établir si les paiements allégués ont existé, qui les aurait reçus et à quel titre. Il faut notamment établir comment des Colombiens qui, selon les sources citées, ne résidaient pas légalement en République dominicaine ont pu y obtenir un visa haïtien.

Si la justice haïtienne ne dispose pas de l’indépendance nécessaire pour établir qui a délivré ces visas et dans quelles conditions, la justice américaine devrait examiner ce volet du dossier. Un procès se déroule également aux États-Unis, où plusieurs personnes ont plaidé coupable et où des condamnations ont été prononcées. Retracer l’origine des visas pourrait contribuer à identifier d’éventuels complices.

Plus de cinq ans après l’assassinat de Jovenel Moïse, tué dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021 dans sa résidence privée à Pèlerin, à Pétion-Ville, l’absence de réponses documentées rend particulièrement sévère le constat sur la justice haïtienne. Elle nourrit une défiance que les auditions, à elles seules, ne peuvent dissiper.

Il faut rappeler que les 17 ressortissants colombiens et Joseph Félix Badio ont été transférés aux États-Unis le 20 septembre 2026. Pendant ce temps, le procès attendu devant un tribunal criminel haïtien n’a toujours pas commencé. Cette incapacité à conduire l’affaire jusqu’au jugement expose la faiblesse des institutions chargées de rendre justice au président assassiné et à la société haïtienne.

La justice haïtienne n’a aucune raison d’attendre une initiative américaine pour examiner les actes de ses propres représentations consulaires. Elle doit rechercher les documents, entendre les agents concernés et établir les responsabilités éventuelles. La lumière doit être faite sur les conditions d’entrée de ces hommes en Haïti.

Me Samuel Madistin affirme qu’aucune nouvelle convocation n’a été annoncée à sa cliente à l’issue de son audition et qu’elle reste à la disposition de la justice. Cette annonce peut donner l’impression que les soupçons sont écartés. Pourtant, l’absence de nouvelle convocation ne constitue pas une mise hors de cause.

La population attend des résultats vérifiables sur l’origine des visas, les conditions de leur délivrance et les paiements allégués. Thérèse Longchamp Laguerre bénéficie de la présomption d’innocence. Cela n’enlève rien à l’obligation de la justice d’examiner les soupçons et de les confronter aux preuves. Après plus de cinq ans, elle doit enfin démontrer qu’elle en est capable.

Écrit par : Junior PIERRE et Djovany Michel

Djovany Michel est journaliste d’investigation, PDG et rédacteur en chef de Satellite509, média indépendant et sans subvention, spécialisé dans la dénonciation de la corruption et de la mauvaise gouvernance. Il est l’actuel secrétaire général du Réseau Haïtien des Journalistes Anti-Corruption (RHAJAC).

Spécialités : gouvernance, corruption, géopolitique

Basé entre Haïti et la République dominicaine.

Spread the love